Lancé il y a un mois, le mouvement Occupy Wall Street fait des petits jusqu'à Montréal, où une manifestation est prévue aujourd'hui. Après la place Tahrir, au Caire, puis la Puerta del Sol, à Madrid, la fièvre contestataire se répand sur le continent nord-américain. Les contextes sont différents. Mais la soif de changement est partout la même. Coup d'oeil sur une révolte en voie de mondialisation.

Mis à jour le 15 oct. 2011
Agnès Gruda, envoyée spéciale LA PRESSE

Une pluie froide tombe sur le square Zuccotti, à New York, où quelques centaines de personnes participent à l'assemblée générale quotidienne de mouvement Occupy Wall Street.

Montées sur une scène improvisée, deux animatrices expliquent les règles du jeu aux manifestants abrités sous des bâches et des parapluies. La Ville ayant interdit l'utilisation de mégaphones, les jeunes femmes s'expriment par des phrases courtes, qui sont ensuite scandées par l'assistance.

« Nous allons vous expliquer nos processus », crie une animatrice. « Nous allons vous expliquer nos processus », reprennent en écho les manifestants des premières rangées, puis ceux des rangées suivantes. Ce « micro humain » donne un aspect incantatoire à la rencontre au cours de laquelle les protestataires de Wall Street prennent leurs décisions collectives.

Quand ils sont d'accord, ils dressent leurs mains et agitent leurs doigts en signe d'appui. Quand ils rejettent une proposition, ils font le signe de « blocage » : les bras croisés sur la poitrine.

Mercredi soir, ils ont ainsi approuvé l'achat d'une meilleure génératrice pour venir à bout des pannes de courant qui les affectent de façon chronique. Coût : 2200 $.

Mais ils ont aussi défini leur stratégie devant l'annonce du maire Michael Bloomberg, qui a décidé de nettoyer le square situé en plein coeur du secteur financier de New York.

Les manifestants y ont vu une tentative déguisée d'éviction. Et ils ont décidé de faire le ménage eux-mêmes. Le maire a dû reculer : la perspective d'un affrontement avec des manifestants pacifiques armés de seaux et de balais ne lui souriait pas.

L'occupation de Wall Street se poursuit, donc. Et elle essaime ailleurs aux États-Unis et dans le monde. Aujourd'hui, 951 villes dans 82 pays doivent se joindre au mouvement. Montréal est de la partie.

Place de la Liberté

Mais qui sont donc ces manifestants qui pourraient être en train de changer la donne politique dans ce pays qui sombre dans une crise sans fin, mais qui vient de rejeter une énième tentative de réforme, destinée cette fois à créer des emplois ?

Quand je suis arrivée à la place Zuccotti, mercredi, j'ai d'abord pensé : ce n'est que ça ? Ce square qui doit son nom aux nouveaux propriétaires des lieux s'appelait encore, il n'y a pas longtemps, Liberty Plaza. Situé à quelques pas de la Bourse de New York, il est bordé par l'édifice encore inachevé à la mémoire des victimes des attentats du 11 septembre 2001.

Le square a beau être chargé de symboles, 10 minutes suffisent pour en faire le tour. Depuis un mois, quelques centaines de personnes occupent la place. Dans les rues voisines, la vie continue comme avant. On est loin des centaines de milliers d'Égyptiens qui avaient paralysé la monumentale place Tahrir.

Le jour, les manifestants dansent au son des tam-tam, se livrent à des séances de méditation, distribuent de la nourriture ou font la vaisselle. Photo de Che Guevara, odeur d'encens, quelques signes de peace and love, l'atmosphère a un côté baba cool des années 70.

Mais dès qu'on parle avec les protestataires, on atterrit vite en 2011. Ils ne sont ni des idéologues ni des hippies rêvant d'un flower power. Directement ou indirectement, ils sont tous des écorchés de la crise économique qui secoue le pays le plus puissant de la planète.

« Un de mes amis a perdu son travail et sa maison, mes copains croulent sous les dettes », dit Mark Bray, étudiant en histoire révolté par les injustices qu'il voit autour de lui.

« Mon père a perdu son emploi de col bleu. En même temps, les banquiers gagnent des millions », dénonce Amanda Maull, étudiante en sociologie.

« Cher 1 %, tes vêtements coûtent plus cher que mon salaire annuel », affirme l'affiche de Sarah Boers, faisant allusion à la frange infime de la population des États-Unis qui détient plus du tiers des richesses. Dans un slogan accrocheur, les manifestants, eux, se décrivent comme les 99 % restants.

Sarah a 23 ans, un boulot peu intéressant décroché après une longue quête. Son père est chômeur, tout comme ses cousins. « Nous vivons dans un système horrible, on appelle ça le libre marché, mais le gouvernement sauve les banques et laisse couler la majorité. »

« Nous sommes ciblés »

Car les protestataires de Wall Street ne sont pas des anticapitalistes. Ils en ont contre un système économique qu'ils jugent dénaturé. Les grandes sociétés ont acheté les politiciens, qui ne font qu'exécuter leurs quatre volontés, déplorent-ils.

Ingénieur au chômage, Erik Shelley est arrivé de Detroit, mercredi, pour se joindre à la protestation. À tout hasard, il a apporté son CV...

À 45 ans, il se souvient des manifestations des années 70. « À l'époque, ça tirait dans tous les sens. Nous sommes plus ciblés. Nous voulons éliminer les causes des inégalités. » Et l'une des grandes causes, c'est l'emprise des grandes sociétés contre laquelle même le président ne peut rien. « Nous devons prendre les choses en main. Obama a besoin de notre appui ! »

C'est aussi ce que pense Pat Klein, « grand-mère pour l'occupation de Wall Street ». « Notre système ne fonctionne plus. Obama n'a pas pu le changer. Nous allons l'aider. »

Professeur de sciences dans une école secondaire de Brooklyn, Justin Wedes est une des voix les plus connues de ce mouvement qui se targue de n'avoir aucun leader. Il a vécu la crise à travers ses élèves : pertes d'emplois, évictions, déménagements en catastrophe.

Quand la Ville de New York a annoncé des coupes budgétaires qui allaient se traduire par des licenciements dans les écoles, Justin Wedes a manifesté devant l'hôtel de ville. De fil en aiguille, il s'est retrouvé à la place Zuccotti.

Mercredi, il transcrivait sur un ordinateur les débats de l'assemblée générale, qui étaient projetés sur un grand écran. Il croit, lui aussi, que le mouvement de contestation est une réponse à l'impuissance des politiciens. « Nous pouvons résoudre ces problèmes, dit Justin Wedes. Nous prenons la démocratie entre nos mains. »

Contrairement aux manifestants de la place Tahrir, qui voulaient renverser un régime, ceux du square Zuccotti souhaitent le réformer. Et comme leurs dirigeants n'y arrivent pas, ils ont décidé de s'en occuper eux-mêmes.