L'histoire d'amour de Sarah Shourd, une enseignante de 31 ans, et de Shane Bauer, un journaliste de 27 ans, a commencé sur le campus de l'université californienne de Berkeley, où les deux jeunes Américains à l'esprit militant ont fait connaissance en organisant des manifestations contre la guerre en Irak.

Richard Hétu, collaboration spéciale LA PRESSE

Critiques à l'égard de la politique américaine au Moyen-Orient et férus de voyages, ils sont partis vivre à Damas, capitale de la Syrie, en 2008. Sarah y enseignait l'anglais à des réfugiés irakiens tout en apprenant l'arabe, alors que Shane y écrivait ses reportages sur l'Irak, la bande de Gaza ou d'autres endroits de la région pour des magazines américains de gauche comme The Nation et Mother Jones ou encore pour le site internet de la chaîne de télévision arabe Al Jazeera. C'était la vie à la fois exigeante et exaltante dont ils rêvaient.

Mais l'aventure du couple au Moyen-Orient a pris une tournure tragique le 31 juillet 2009, à l'occasion d'une randonnée pédestre dans le Kurdistan irakien organisée durant une semaine de vacances avec un de leurs amis, Josh Fattal, un environnementaliste de 27 ans, qui a également étudié à Berkeley. Ce jour-là, les trois randonneurs américains ont été arrêtés pour avoir franchi la frontière entre l'Iran et l'Irak, ce qu'ils nient avoir fait. Accusés d'être des espions, ils sont détenus depuis à la prison d'Evine, à Téhéran, où ils attendent toujours leur inculpation formelle.

Aux yeux de leurs parents et de leurs supporteurs, ils sont victimes d'une injustice patente.

«Ils sont des pions politiques», dit Nora Shourd, la mère de Sarah, au cours d'une entrevue téléphonique. «Nous ne savons pas ce que les Iraniens veulent faire avec nos enfants ou ce qu'ils veulent obtenir en retour. Ce qui est clair, cependant, c'est que nos enfants sont utilisés à des fins politiques.»

L'appui de Tutu et Chomsky

Malgré l'angoisse qui la tenaille depuis un an, Nora Shourd ne peut s'empêcher de s'esclaffer lorsqu'on l'interroge sur l'accusation d'espionnage formulée contre Sarah et Shane, qui se sont fiancés en prison en janvier.

«C'est absurde à tous les niveaux de dire que nos enfants sont des espions! s'exclame-t-elle. Ce sont des personnes ordinaires qui étaient au Moyen-Orient pour des raisons humanitaires. Les écrits de Shane reflètent exactement ce qu'il pense des effets pervers de la politique étrangère des États-Unis au Moyen-Orient. Et Sarah travaillait avec des réfugiés irakiens pour contrebalancer certaines conséquences négatives de l'invasion américaine en Irak. Avant de se rendre à Damas, elle a travaillé auprès des pauvres d'Oakland et du Chiapas. Elle se considérait comme une zapatiste!»

Nora Shourd trouve un certain réconfort dans l'appui grandissant que reçoit la cause des trois randonneurs dans la communauté internationale. Plusieurs personnalités, dont le Prix Nobel de la paix sud-africain Desmond Tutu et l'universitaire américain Noam Chomsky, ont demandé à Téhéran de libérer les Américains.

«L'Iran a d'amples raisons d'être prudente et suspicieuse à l'égard des intentions et actions de Washington, mais ces jeunes gens représentent un segment de la population américaine qui est critique de ces politiques, et qui s'y est souvent opposé activement, a déclaré le professeur Chomsky. Leur détention est donc particulièrement troublante pour ceux d'entre nous qui tentons de remplacer la politique de domination des États-Unis par une politique de respect mutuel.»

Les parents et supporteurs des randonneurs ont également été encouragés par la publication récente d'une enquête de la revue The Nation concluant que les Américains ont été arrêtés en Irak et non pas en Iran, comme l'affirme Téhéran. Selon deux témoins kurdes ayant suivi par curiosité les randonneurs, ceux-ci ont été appréhendés du côté irakien de la frontière par des policiers iraniens en uniforme.

La santé de Sarah

Après leur capture, les Américains ont été conduits en voiture au siège des Gardiens de la révolution à Marivan, selon deux autres sources citées par The Nation. Celles-ci ont précisé que le lieutenant-colonel Heyva Taab, responsable de l'unité de renseignement des Gardiens de la révolution dans la région, a ordonné la détention des randonneurs et leur transfert à Téhéran.

«Même si nous ne pouvons pas corroborer les témoignages cités dans l'article, nous savons que Shane, Sarah et Josh ont toujours affirmé aux enquêtes qu'ils n'avaient pas l'intention d'entrer en Iran», ont écrit les familles des Américains dans un communiqué publié le 24 juin.

Les mères des randonneurs ont fini par les voir et leur parler le 20 mai, lors d'une brève rencontre dans un hôtel de Téhéran. Après des retrouvailles émouvantes avec sa mère, Sarah Shourd a pu dire un mot aux journalistes présents.

«Nous avons été bien traités, mais pour moi être seule est difficile», a dit la jeune femme, détenue séparément des deux autres randonneurs.

Aujourd'hui, la mère de Sarah ne s'inquiète pas seulement pour l'équilibre mental de sa fille, mais également pour sa santé physique. Celle-ci lui a en effet confié s'être découvert une boule dans le sein qui n'a pas été examinée.

«Ils l'ont envoyée promener lorsqu'elle a demandé à voir un médecin», dit Nora Shourd, qui exerçait le métier d'infirmière jusqu'à l'arrestation de sa fille.

Elle n'est pas la seule mère des randonneurs dont la vie a semblé s'arrêter, il y aura un an samedi prochain.

«Ce fut la pire année de nos vies. Nous avons quitté nos emplois pour nous consacrer à la libération de nos enfants. Nous sommes stressées, débordées, mais nous ne lâcherons pas. Nous ne pouvons pas lâcher.»

Le département d'État américain n'a pas non plus abandonné l'espoir d'obtenir la libération des randonneurs, mais son influence à Téhéran ne semble pas plus grande que celle des mères anxieuses.