Le ministre américain de la Justice Eric Holder, juge intègre et respecté qui avait promis une profonde rupture morale avec l'administration Bush, pourrait faire les frais d'un changement de position de la Maison-Blanche sur le procès du 11 septembre.

Mis à jour le 21 mars 2010
Lucile Malandain AGENCE FRANCE-PRESSE

Premier Noir ministre de la Justice des États-Unis, Eric Holder, 59 ans, est cerné depuis quelques semaines par les polémiques. Plusieurs gaffes -comme le fait d'avoir dit que Ben Laden ne serait jamais capturé vivant- n'ont rien arrangé à la situation délicate de ce professionnel du droit, à qui ses détracteurs prêtent de piètres talents politiques.

Périlleuse, sa feuille de route englobe l'héritage le plus contesté de l'administration Bush: les dérives de la «guerre contre le terrorisme». Et M. Holder encaisse les coups depuis 14 mois.

La droite ultraconservatrice affirme s'interroger sur ses valeurs parce que son ministère a embauché plusieurs avocats qui avaient auparavant défendu des suspects de terrorisme et ne lui pardonne pas d'avoir ordonné une enquête sur les pratiques de la CIA sous l'ère Bush.

Cette semaine, les parlementaires républicains ont mis à profit un écart inattendu en découvrant qu'il ne leur avait pas fourni certains documents traitant d'anti-terrorisme pendant son processus de confirmation, avant sa prise de fonctions.

Parallèlement, la gauche lui reproche d'avoir renoncé à des sanctions contre les avocats de l'ancienne administration qui ont justifié juridiquement la torture dans les interrogatoires anti-terroristes. Elle enrage également qu'il ait maintenu les tribunaux militaires d'exception créés par George W. Bush.

Un désaveu du président Obama sur le procès du 11 septembre pourrait être la goutte d'eau faisant déborder le vase et forcer M. Holder à partir.

La Maison-Blanche serait, selon des fuites dans la presse, encline à renoncer à juger les responsables des attentats du 11 septembre devant un tribunal civil pour opter pour un tribunal militaire.

M. Holder, lui, reste convaincu qu'une Cour civile est la solution qui reflète le mieux les valeurs américaines.

«Je pense que si le président le désavoue sur ce qu'il faut faire avec les détenus, alors il devra démissionner», assure à l'AFP Eugene Fidell, professeur de droit à Yale. «Si vous estimez que vous ne parvenez plus à convaincre (le président) et que le sujet est suffisamment crucial, alors vous partez», poursuit-il.

De l'autre côté de l'échiquier politique, Michael Gerson, ancien haut conseiller de M. Bush, relève dans une tribune dans le Washington Post que «tout ce qu'il a touché s'est retourné contre lui». M. Holder, «le membre du gouvernement Obama le plus menacé», écrit-il.

Interrogé par l'AFP, le porte-parole du ministre, Matthew Miller, a refusé de se prononcer sur une éventuelle démission.

Expert conservateur au Council on Foreign Relations, John Bellinger fait le parallèle avec le départ du conseiller pour les questions juridiques de Barack Obama, Greg Craig, en novembre, qui avait recommandé au président de s'engager sur la fermeture de Guantanamo en une année.

«Dans les deux cas l'administration a fait les bons choix mais n'a pas préparé suffisamment le terrain pour obtenir un soutien politique», poursuit cet ancien de l'administration Bush favorable aux tribunaux fédéraux pour juger le 11 septembre.

Mais si l'avenir personnel de M. Holder est incertain, son éventuelle démission peut aussi mettre le président Obama en position délicate.

Les États-Unis «n'ont pas une tradition de démission sur des questions de principes, il y en a eu très peu», observe Eugene Fidell.