Embauché dans une firme de Wall Street à 22 ans, Barack Obama était promis à un brillant avenir. Il a pourtant tout laissé tomber pour devenir organisateur communautaire dans les ghettos noirs de Chicago. C'est là qu'il s'est forgé une identité noire américaine. C'est là qu'il a fait ses débuts en politique. Et qu'il a amorcé son irrésistible ascension vers le sommet.

Isabelle Hachey LA PRESSE

Ce jour de printemps 2004, George W. Bush recevait des membres du Congrès à la Maison-Blanche. En voyant le macaron de Jan Shakowsky, une représentante démocrate de Chicago, le président eut un léger mouvement de recul. «Ne vous inquiétez pas, c'est Obama, avec un b, pas un s», lui expliqua-t-elle.

Mme Shakowsky portait le macaron en soutien à un jeune démocrate, bourré de talent, qui venait de se lancer dans la course au Sénat des États-Unis. Mais le président n'était pas rassuré, selon le New Yorker. «Eh bien, je ne le connais pas», grommela-t-il. «Vous allez le connaître», lui promit la politicienne.

À l'époque, M. Bush était loin d'être le seul à ignorer l'existence même de Barack Obama. Avant qu'il ne prononce un discours à la Convention nationale démocrate de Boston, le 27 juillet 2004, peu de gens hors de Chicago connaissaient ce politicien qui deviendrait, quatre ans plus tard, l'homme le plus puissant de la planète.

Ce fameux discours, certains l'appellent «The Speech»; 17 minutes d'émotion, de charme et d'éloquence qui ont propulsé Barack Obama dans le monde des célébrités internationales - et qui en ont fait un candidat potentiel à la présidence. C'est John Kerry, candidat à la présidentielle de novembre 2004, qui l'avait invité, séduit par ses talents d'orateur. Il ne fut pas déçu.

Ce soir-là, Barack Obama électrisa les délégués démocrates en leur racontant son histoire hors du commun. Il leur parla de son père, gardien de chèvres kényan «noir comme du charbon», et de sa mère, jeune fille du Kansas «blanche comme le lait». Il leur confia son rêve américain, celui d'un «jeune efflanqué avec un drôle de nom, qui peut entretenir l'espoir que l'Amérique a une place pour lui».

À la fin, des délégués pleuraient, les conseillers de Barack Obama exultaient, et le Parti démocrate avait trouvé sa nouvelle étoile.

Une identité afro-américaine

Pour en arriver là, Barack Obama avait emprunté un chemin bien improbable. Rien ne semblait le destiner à la politique quand il décrocha, en 1983, un emploi prometteur au sein d'une firme de Wall Street.

Il était pourtant malheureux. «Parfois, en sortant d'un entretien avec des financiers japonais ou des investisseurs allemands, je voyais mon reflet dans les portes de l'ascenseur - en costume et cravate, un porte-documents à la main - et, l'espace d'une seconde, je m'imaginais capitaine d'industrie, aboyant des ordres, concluant des affaires», confie-t-il dans ses mémoires, Les rêves de mon père.

«Puis, je me rappelais ce que je m'étais promis à moi-même, et j'avais quelques accès de culpabilité devant mon manque de résolution.»

Barack Obama démissionna. À 22 ans, il voulait devenir organisateur communautaire - un travail dans lequel il voyait «une promesse de rédemption». Pendant des mois, il écrivit à tous les organismes de défense des droits auxquels il pouvait penser. Personne ne daigna lui répondre. «En six mois, j'étais fauché, sans emploi, mangeant de la soupe directement de la boîte de conserve.»

En fin de compte, le jeune homme fut embauché pour un salaire de misère - 10 000$ par an - afin de mobiliser les habitants des ghettos noirs du South Side de Chicago. Pendant trois ans, il tenta de répondre au chômage, à la drogue et au désespoir. Ses succès furent «extraordinairement modestes», admettra-t-il des années plus tard. «Vous savez, mettre sur pied un centre de formation à l'emploi ou un programme parascolaire pour les jeunes...»

Mais Barack Obama tira bien davantage du South Side que ces maigres victoires. C'est là qu'il se forgea une identité noire américaine. C'est là qu'il planta ses racines.

En 1992, il tomba amoureux d'une brillante avocate originaire du quartier, Michelle Robinson... et de sa famille.

«Une visite chez les Robinson, c'était comme se retrouver sur le plateau de Papa a raison, écrit-il dans son deuxième livre, L'audace d'espérer. Pour quelqu'un comme moi, qui avais à peine connu mon père, qui avais passé une grande partie de ma vie à changer de pays, mes origines dispersées aux quatre vents, le foyer que Frasier et Marian Robinson avaient construit pour eux et leurs enfants éveillait un désir de stabilité et d'appartenance que je ne connaissais pas.»

Les débuts politiques

C'est aussi à Chicago que Barack Obama se fit les dents en politique. Rarement évoque-t-il cette période de sa vie en public. À cause des rancoeurs, des désillusions, des amitiés brisées.

Barack Obama sauta dans l'arène en 1995. Alice Palmer, alors sénatrice démocrate noire au parlement de l'Illinois, voulait tenter sa chance à Washington. L'avocat de 33 ans, fraîchement diplômé de la faculté de droit de Harvard, se proposa pour la remplacer à Springfield, la capitale de l'État.

Or, quand la campagne fédérale de Mme Palmer se mit à dérailler, elle demanda à Barack Obama de se retirer de la course - au nom de l'unité au sein de la communauté noire - afin de lui permettre de récupérer son siège de sénatrice.

Non seulement Barack Obama refusa-t-il de se retirer, mais il s'arrangea pour faire annuler la candidature de Mme Palmer, entachée d'irrégularités. Il profita de l'occasion pour faire annuler la candidature de tous ses autres rivaux.

Il termina la course sans opposition. Une bonne façon de gagner. Une moins bonne façon de se faire des amis.

Qu'est-ce qui fait courir Obama?

Selon son biographe, David Mendell, cet épisode montre à quel point Barack Obama est prêt à tout pour faire avancer sa carrière politique.

M. Mendell, un journaliste du Chicago Tribune qui suit Barack Obama depuis ses débuts en politique, le croit motivé par un désir «de racheter les échecs tragiques de son père absent, tant comme politicien kényan que comme père de famille».

Michelle Obama a déjà affirmé de son côté que si son mari cherche tant à obtenir l'estime du public, c'est pour combler le vide affectif laissé par le sentiment d'abandon parental dont il a souffert dans sa jeunesse.

Quoi qu'il en soit, Barack Obama carbure à l'ambition. Pas à l'argent. Jusqu'à ce qu'il se lance dans la course au Sénat des États-Unis, il ne portait que trois ou quatre costumes - et des chaussettes usées aux talons, raconte M. Mendell dans son livre, Obama, From Promise to Power.

En tenue décontractée, l'homme semble tout droit sorti d'une publicité de chez Gap. Sauf qu'il s'agit d'une pub vieille de quelques années, car ses vêtements paraissent toujours un peu passés de mode...

Une défaite amère

En 1999, c'est encore «l'ambition débridée» de Barack Obama qui lui fit commettre sa pire erreur politique, selon M. Mendell.

Barack Obama s'ennuyait à Springfield. «Il se croyait destiné à de plus grandes choses que de siéger dans l'une des capitales d'États les plus corrompues du pays. «

Alors, contre toute attente, il défia Bobby Rush, un ancien membre des Black Panthers qui représentait le South Side au Congrès depuis 1992.

Dès le départ, Barack Obama ne faisait pas le poids. Et voilà qu'en pleine campagne électorale, le fils de M. Rush fut tué par balle en pleine rue du South Side. Le père éploré bénéficia d'un immense vote de sympathie.

Barack Obama fut battu par 31 points, une défaite humiliante.

Un sex-symbol

En juillet 2004, le discours de Barack Obama à la convention démocrate de Boston transforma subitement le futur sénateur en «sex-symbol». Partout, le candidat provoquait des bousculades. Des femmes profitaient de la cohue pour lui prendre le derrière, se lamentait-il à ses conseillers politiques. D'autres tentaient de lui arracher sa chemise, ou se jetaient carrément contre lui.

Contrairement à ce qu'avait pu faire Bill Clinton quelques années plus tôt, Barack Obama ne profita pas de son nouveau pouvoir d'attraction. «Il sait que s'il faisait un faux pas, elle (Michelle) le quitterait. Elle le tuerait d'abord, et ensuite elle le quitterait», a confié en rigolant Valerie Jarrett, une proche confidente du couple, à M. Mendell.

«Pour ses partisans de plus en plus nombreux, le fait que Barack Obama ait changé de ton depuis son arrivée à Washington ne semble pas poser problème», souligne son biographe. Il est devenu prudent, voire calculateur. «Plus il monte, plus ce politicien parle en formules toutes faites.»

Au cours de ses quatre années au Sénat des États-Unis, Barack Obama a d'ailleurs évité les conflits à tout prix. Peut-être a-t-il choisi de suivre le conseil d'un adversaire politique, rencontré peu après son arrivée à Washington.

«Vous avez devant vous un brillant avenir. Très brillant, lui avait-il concédé. Mais je suis dans cette ville depuis un moment et laissez-moi vous dire qu'elle peut être dure. Quand on est au centre de l'attention comme vous l'êtes, on se fait tirer dessus. Et les balles ne viendront pas forcément de mon camp, vous comprenez? Elles viendront aussi du vôtre. Tout le monde attend que vous fassiez un faux pas, vous me suivez? Alors, faites attention.»

Cette mise en garde, telle que rapportée par Barack Obama dans L'audace d'espérer, venait d'un certain... George W. Bush.