L'auteur d'un film dans lequel des dizaines de dirigeants d'un pays périraient dans une même catastrophe aérienne se ferait sûrement reprocher l'invraisemblance de son scénario. Mais samedi, la réalité a de loin dépassé la plus tragique des fictions.

Agnès Gruda LA PRESSE

L'avion présidentiel polonais qui s'est écrasé à l'aéroport de Smolensk, dans l'ouest de la Russie, transportait le président de la Pologne, Lech Kaczynski, et sa femme Maria. Mais aussi une quinzaine de députés, des sénateurs, deux leaders de l'opposition, dont un candidat à la présidence, quelques sous-ministres et le président de la Banque centrale de Pologne. L'accident a aussi anéanti le commandement de l'armée polonaise, tuant pas moins de neuf généraux, dont le chef de l'état-major, celui de l'armée terrestre et celui de l'armée de l'air.

L'écrasement marque une cruelle ironie de l'histoire. Car tous ces dignitaires devaient se rendre à Katyn, dans la région de Smolensk, pour y souligner le 70e anniversaire de l'assassinat de 22 000 officiers de l'armée polonaise, exécutés en avril 1940 sur ordre de Joseph Staline.

«Dorénavant, le mot Katyn représentera pour la deuxième fois le malheur de la Pologne», écrit le journaliste et historien Adam Michnik dans le grand quotidien polonais Gazeta Wyborcza.

«Je suis anéanti, c'est la deuxième tragédie polonaise de cette ampleur, c'est Katyn numéro 2!» s'exclame l'ex-président Lech Walesa, dans une interview publiée dans le même journal.

«Cet endroit est maudit», résume un autre ancien président de la Pologne postcommuniste, Aleksander Kwasniewski.

«C'est une catastrophe inimaginable, ces gens exerçaient une grande influence sur la Pologne moderne et ils seront difficiles à remplacer», note, à Montréal, Bozena Szara, journaliste à la radio polonaise de la métropole.

Émotion

L'ampleur de la tragédie, mais aussi sa charge symbolique, ont soulevé une intense vague d'émotion collective en Pologne. À midi, hier, toute la Pologne s'est immobilisée, tandis que les cloches des églises et les sirènes d'alerte antiaérienne ont appelé le pays à deux minutes de recueillement.

Le corps du président a été rapatrié à l'aéroport militaire de Varsovie, où a eu lieu une cérémonie religieuse à laquelle ont assisté de nombreux proches, dont son jumeau Jaroslaw Kaczynski et le premier ministre Donald Tusk.

Le cercueil a ensuite été conduit vers le palais présidentiel, où il était attendu par des dizaines de milliers de Polonais brandissant des roses et des bougies.

D'autres avaient rendu hommage au président en entonnant l'hymne national et en lançant des fleurs au passage de son cercueil sur la route du palais. Le corbillard s'était mis en branle au son de la Marche funèbre de Frédéric Chopin.

La télévision polonaise a interrompu sa programmation, hier, pour diffuser des émissions spéciales liées à la catastrophe. Les centres commerciaux où les Polonais ont l'habitude de faire leurs emplettes le dimanche étaient tous fermés. Et des drapeaux en berne flottaient sur de nombreux bâtiments de la capitale.

Questions et rumeurs

Mais pourquoi donc le Tupolev 154 s'est-il écrasé, faisant périr ses 96 passagers? Les enquêteurs russes ont exclu, hier, l'hypothèse d'un bris technique. La Pologne s'est gardée de tout commentaire officiel, tandis que les experts des deux pays s'attaquaient à l'analyse des boîtes noires de l'appareil.

Samedi, le commandant adjoint de l'état-major de l'armée de l'air russe, Alexandre Aliochine, avait déjà indiqué que le pilote de l'avion présidentiel, que la tour de contrôle de Smolensk avait voulu détourner à Minsk ou à Moscou, a néanmoins tenté de se poser à l'aéroport de Smolensk, qui était recouvert par un épais brouillard.

Selon des témoignages, il aurait tenté une ou deux approches et aurait percuté des arbres en essayant de reprendre de l'altitude, après un essai d'atterrissage infructueux.

Mais des rumeurs qui circulent à Varsovie suggèrent que c'est le président Kaczynski lui-même qui aurait enjoint au pilote de se poser à Smolensk, de crainte d'arriver en retard à la cérémonie de Katyn.

Un incident semblable a fait grand bruit en Pologne l'an dernier, rapporte la journaliste Bozena Szara. Lech Kaczynski avait alors sommé un pilote de faire atterrir son avion, contre l'avis de la tour de contrôle. Ce à quoi le pilote avait répondu: «Monsieur le président, dans l'avion, c'est moi qui commande.»

Samedi, le président Kaczynski aurait-il eu un pilote plus conciliant? Ce ne sont, de toute évidence, que des spéculations qui ont bien peu de chances d'être élucidées.

- Avec AFP, BBC et Gazeta Wyborcza