C'est le genre de voyage que personne ne souhaite faire, mais il n'arrive qu'une fois dans une vie: être rapatrié d'urgence dans son pays à la suite d'une catastrophe naturelle. Nous l'avons vécu, comme quelques centaines de Canadiens.

Mis à jour le 18 janv. 2010
Chantal Guy LA PRESSE

Nous étions en Haïti pour un reportage sur L'énigme du retour de Dany Laferrière. Mais mardi, dès 16h53, heure du séisme, il n'y avait pas plus énigmatique que notre propre retour. Comment revenir à la maison quand l'aéroport de Port-au-Prince est touché et que tous les vols sont annulés?

Sans trop y penser, nous sommes restés là-bas pour témoigner de ce que nous avons vu. Mais vendredi, à bout de nerfs, un peu en choc post-traumatique il faut le dire, nous avons accepté le ticket du retour. Nos six collègues de La Presse venaient d'arriver avec une énergie fraîche pour poursuivre le travail dans des conditions qui deviendront de plus en plus difficiles. C'est précisément à ce moment-là que le photographe Ivanoh Demers et moi avons senti le retour du refoulé, disons...

Samedi matin, donc, nos sympathiques hôtes qui avaient volé à notre rescousse mardi soir, Jean-François Labadie et Johanne Malenfant, sont venus nous reconduire à l'ambassade du Canada à Port-au-Prince, où ils passent tous les jours pour avoir des nouvelles de leurs collègues de travail disparus. C'est avec une émotion indescriptible que nous leur avons dit au revoir. Ils ne savent pas eux-mêmes combien de temps ils pourront rester, mais ils n'ont pas envie de partir, toujours amoureux d'Haïti.

Sur place, une soixantaine de ressortissants canadiens attendent un vol pour rentrer à la maison. Certains sont là depuis 48 heures. Ils doivent dormir dehors, car les structures de l'ambassade sont incertaines depuis le tremblement de terre. Première constatation: il y a parmi eux beaucoup plus d'Haïtiens possédant la citoyenneté canadienne que mercredi, où on voyait principalement des Canadiens sans citoyenneté haïtienne...

On prend vos noms, votre numéro de passeport. Vous ne pouvez apporter qu'un bagage à main qui doit tenir sous un banc. Tout le monde inscrit nom et adresse sur les plus gros bagages qui seront expédiés plus tard - on ne sait pas quand. Ce n'est pas grave, évidemment. J'abandonne donc en sol haïtien mes vêtements d'été, ainsi que des livres: Les gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain, Les arbres musiciens de Jacques Stephen Alexis, Amour, colère et folie de Marie Vieux-Chauvet... En me disant que ça va me coûter cher en frais de retard à la Grande Bibliothèque.

Nous avons une chance inouïe (ce n'est pas la première, après être sortis intacts de la Villa Créole): nous sommes appelés sur la liste du départ à peine 30 minutes après notre arrivée. Danielle Ayotte, de l'ambassade, donne les noms au micro. Soudain, elle s'interrompt. Elle vient de reconnaître une femme qui arrive. Un grand sourire éclaire son visage... puis elle éclate en sanglots. On oublie que les employés de l'ambassade sont touchés eux aussi par la catastrophe.

À 11h35, deux autobus avec une quarantaine de personnes à bord prennent le chemin de l'aéroport sous protection militaire, en sortant par l'arrière de l'ambassade. Puisque le diesel manque, les routes sont moins encombrées. Nous roulons à grande vitesse, en jetant nos derniers regards sur Port-au-Prince, qui s'active toujours malgré les décombres. C'est aux abords de l'aéroport que la tension monte. L'armée américaine tient la foule à distance à l'entrée.

Sur la piste, pratiquement que des avions d'armée. Nous pensions revenir sur un vol d'Air Canada qui avait transporté des policiers, mais c'est dans un avion Hercules de l'armée canadienne que nous serons. Impressionnant. Nous marchons sur le tarmac en passant devant une femme blessée qui hurle sur une civière; elle sera du voyage, avec un autre blessé. Une soldate-médecin major, Rhonda Crew, s'occupera d'eux pendant tout le vol, ainsi que des personnes âgées; il y a notamment une dame de 92 ans avec nous, super coquette, avec un grand chapeau ultrachic.

Ce sont des soldats de Stanton, en Ontario, venus porter des vivres, qui nous ramènent. Ils sont d'une grande gentillesse teintée de fermeté. Nous sommes assis en rang d'oignon comme des parachutistes, ils nous aident à attacher notre ceinture. On se croirait dans un sous-marin. Des bouchons pour les oreilles sont distribués: le bruit des hélices et du moteur est assourdissant.

Je suis entourée de deux garçons d'une quinzaine d'années qui voyagent seuls, Jonathan et Rodney. Leurs parents les avaient envoyés étudier en Haïti depuis quelques mois, et vivre dans la famille. Ils ont perdu un cousin, des amis. À Montréal, ils iront à Anjou et à Pointe-aux-Trembles. Ils pratiquent en riant l'accent québécois et quelques sacres bien de chez nous...

En face de moi, un vieux couple d'Haïtiens d'une soixantaine d'années. Le mari au visage bourru ne cesse de regarder sa femme du coin de l'oeil, avec intensité. Puis il lui caresse doucement le bras. Ils dormiront enlacés pendant une partie du vol. Je pense douloureusement à mes parents. C'est comme ça qu'ils seraient si mon père n'était pas mort...

Nous devons faire escale aux îles Turques et Caïques pour faire le plein et sortir l'un des blessés. Je discute avec Betsy Wall, qui est avec sa fille Alexis. Elles sont de Cambridge, en Ontario, mais elles entretiennent une longue histoire d'amour avec Haïti puisque Betsy y vient depuis 40 ans, tenir son petit hôtel et aider les coopératives agricoles. «Il y aura sûrement une migration vers les campagnes, ce sera l'occasion de miser encore plus sur l'agriculture, croit Betsy. C'est important.» Pour elle, aucun doute: elle reviendra en Haïti. «Nous allons reconstruire! C'est tellement plus vendeur de parler d'Haïti comme d'un pays pauvre, mais on n'a pas idée des richesses de ce pays, qu'il faut aborder avec son humanité.»

Je discute aussi avec Joseph Pierre Leonard, qui a vécu 30 ans au Québec et qui est retourné en Haïti il y a dix ans. Son neveu et le mari de sa soeur sont morts dans le séisme. Charismatique et pénétré, il me dit qu'il travaille dans le vaudou. «Le séisme, c'est du passé, nous devons regarder vers l'avenir et nous demander ce que nous voulons sur cette terre. Vous savez, une chanson vaudou dit: "Tous les jours, nous accomplissons des miracles, mais il n'y a pas d'yeux pour voir..."»

Jean Kidd est un religieux des frères du Sacré-Coeur. Le collège où il enseignait a été détruit, ainsi que le Collège canado-haïtien construit avec l'ACDI. Ils accueillaient à eux deux 3500 élèves. «Nous en avons perdu beaucoup...»

Le vol vers Montréal durera au moins six heures. En survolant New York, les soldats iront chercher un à un les trois enfants à bord pour leur montrer la vue, histoire de leur changer les idées. Et nous mangerons un repas chaud, bien meilleur que ce que l'on trouve dans les vols commerciaux... Pendant la descente, les vieilles dames aux beaux chapeaux prient, yeux fermés, mains en l'air. Ivanoh et moi les regardons d'un air amusé et tendre. Ils applaudiront tous à l'atterrissage et c'est la première fois qu'on ne trouvera pas ça quétaine.

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Comment vous décrire cette arrivée? Nous avons le coeur battant à l'idée de retrouver nos proches. Mais il faudra auparavant traverser une armée de secouristes. Sur la piste, des ambulances, des policiers, des voitures avec gyrophares, deux autobus qui nous attendent, des couvertures de la Croix-Rouge pour nous protéger du froid. Procédures spéciales et accélérées de douanes. J'aurais bien aimé rapporter un Barbancourt 5 étoiles, mais je n'ai que mon sac à main. Personne n'a quoi que ce soit à déclarer, évidemment. Sauf son témoignage personnel sur la tragédie.

Jus, muffins, sollicitude de toutes parts, l'accueil est royal, le service est impeccable, je n'ai aucune critique à faire, mais je me sens exaspérée. Le contraste est si grand entre ce que je viens de quitter et ce qui me reçoit que c'en est absurde. Si on m'impose un psy, je pète les plombs, c'est sûr. On l'offre, mais on n'est pas obligé, heureusement.

Nous sommes de nouveau transportés vers l'hôtel Wyndham où nos familles nous attendent. Et les médias. Et la ministre Line Beauchamp. Alouette. Il est près de 23h.

Ma mère, en larmes, me serre dans ses bras, entourée de mon chum, de mon frère et d'une délégation d'amis. Ivanoh retrouve sa blonde. Je n'en espérais pas tant! Nous pouvons voir sur leurs visages les séquelles de nuits blanches. Ce n'est que maintenant que nous pouvons comprendre à quel point ils ont été inquiets. Une dernière accolade entre collègues, Ivanoh et moi. Nous savons que nous venons de vivre ensemble quelque chose d'inouï, dont on se souviendra toute notre vie.

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Le reste m'appartient. Du domaine privé. Mais tout à l'heure, quand j'ai enfin ouvert la télé, avec une certaine appréhension, j'ai vu qu'à l'hôtel Montana, on a retrouvé, vivante, la soeur de la copropriétaire à qui j'avais parlé mercredi, et dont le regard me hantait.

Et malgré toutes les images horrifiantes défilant devant mes yeux, malgré l'évidence de la situation qui s'aggrave, pour la première fois depuis mardi, 16h53, j'ai pleuré. De joie.