Devant l'École d'agronomie et de médecine vétérinaire de Damien, près de Port-au-Prince, une dizaine d'étudiants sont assis dans l'herbe, l'air de s'ennuyer. Ils n'ont rien à faire: leur école est fissurée de partout et il est dangereux d'y entrer.

Philippe Mercure et Hugo de Grandpré LA PRESSE

Les dortoirs sont endommagés et ne leur inspirent pas confiance. Alors ils dorment à la belle étoile, sur le terrain de basketball, en attendant une éventuelle reprise des cours.

Les plans initiaux du bâtiment ont été dessinés par un architecte montréalais, Guy de Varennes. Lorsqu'est venu le temps d'agrandir l'école, ce sont encore des architectes québécois, ceux de BBGL International (une firme aujourd'hui fusionnée avec la firme ABCP) qui ont dessiné les plans. Et c'est le bureau haïtien de la firme SNC-Lavalin, LGL SA, qui a supervisé la construction de cet agrandissement.

Un mois après le tremblement de terre du 12 janvier, l'école était si endommagée qu'elle attendait d'être démolie.

Le cas n'est pas unique. Le mois dernier, La Presse s'est rendue en Haïti pour tenter de répondre à une question: les bâtiments auxquels des firmes québécoises ont travaillé ont-ils mieux ou moins bien résisté au séisme du 12 janvier que les autres immeubles?

Après l'examen d'une demi-douzaine de constructions à forte contribution québécoise, le bilan est mitigé.

Série de facteurs

Certains immeubles, comme l'Hôpital de la communauté haïtienne (également une réalisation de BBGL International et de LGL SA) ou l'Institut national de gestion et des hautes études internationales ont admirablement tenu le coup.

D'autres, comme l'Institut de la Francophonie pour la gestion dans la Caraïbe, se sont effondrés. Cet effondrement a même coûté la vie à au moins trois étudiants et à un professeur, selon l'Agence universitaire de la Francophonie, propriétaire de l'immeuble.

L'ambassade canadienne a quant à elle subi de lourds dommages. L'architecte Michel Gallienne, qui en a fait les plans, est néanmoins soulagé de voir que l'immeuble est resté debout. «Je suis assez satisfait de cela parce que, dans la zone de l'ambassade, il y a eu beaucoup de dégâts. Ça montre que les calculs des ingénieurs étaient bons», dit-il.

Dans l'ensemble, toutefois, force est de constater que les immeubles auxquels ont travaillé les Québécois n'ont pas mieux résisté que les autres.

Des sept immeubles à forte contribution québécoise dans la région de Port-au-Prince, quatre ont subi d'importants dommages ou se sont effondrés, tandis que les trois autres ont tenu le coup (voir autre texte).

Dans les circonstances, toutefois, il est impossible d'accuser qui que ce soit d'avoir mal fait son travail.

D'abord, de l'architecte à l'ouvrier qui prépare le ciment en passant par le superviseur de chantier et le client qui a mal défini ses exigences, la liste des responsables potentiels est longue.

Il y a aussi le séisme lui-même, un événement exceptionnel d'une puissance destructrice peu commune.

«Les conséquences étaient absolument imprévisibles», juge l'architecte Michel Gallienne, qui a travaillé avec LGL SA à la supervision du projet de l'école de médecine vétérinaire de Damien.

«Un séisme d'une telle ampleur! Même chez nous, pas mal de choses tomberaient par terre, j'en suis assez sûr», ajoute-t-il.

L'exemple du récent tremblement de terre au Chili, qui a libéré 500 fois plus d'énergie que celui d'Haïti a tué 700 personnes, comparativement à plus de 200 000 en Haïti, montre toutefois qu'un autre coupable se cache sous la tragédie haïtienne.

«C'est bien simple. L'immense différence, c'est le code du bâtiment», a récemment déclaré à La Presse le sismologue à la retraite Reynald Du Berger.

«Le fait qu'il n'y ait pas de code national du bâtiment et les conséquences que ça entraîne, c'est un constat qui a été fait depuis longtemps en Haïti», dit aussi Bernard Chancy, directeur de SNC-Lavalin en Haïti.

Faute de normes haïtiennes, SNC dit avoir toujours appliqué les normes canadiennes en Haïti (voir à ce sujet notre dossier de lundi prochain sur la reconstruction d'Haïti et le code du bâtiment).

Des questions

Les firmes québécoises sont d'ailleurs loin d'être les seules à avoir été mises à l'épreuve lors du séisme du 12 janvier. Du palais national à l'hôtel Montana en passant par bon nombre d'immeubles ministériels, de banques et d'écoles, de nombreuses autres constructions majeures ont subi de lourds dommages. Plusieurs avaient été conçues ou construites par des firmes étrangères.

Les ingénieurs de chez nous tentent actuellement de comprendre ce qui a pu clocher dans les bâtiments qui ont mal résisté. Le bureau haïtien de SNC-Lavalin a dû fournir des explications à son client concernant l'écrasement de l'Institut de la Francophonie pour la gestion dans la Caraïbe.

«On est en train d'examiner ce qui s'est passé pour donner une explication au client, qui est l'Agence (universitaire) de la francophonie. Dans ce cas, on nous a clairement demandé d'expliquer ce qui s'est passé», dit Bernard Chancy.

Même si personne ne lui a demandé d'explication, SNC se penche aussi sur le cas de l'ambassade canadienne. Selon la porte-parole Gaëlle Delaquis, 50% du bâtiment a subi des dommages; un mois après le séisme, environ 30% de la superficie était encore inutilisable.

«On est en train de comprendre. Et ensuite, on va expliquer», promet Bernard Chancy.

Michel Gallienne, lui, demeure convaincu du bon travail des firmes québécoises. «Ça a sûrement été fait au meilleur des connaissances de tout le monde, dit-il. Personne n'a lésiné sur rien.»