Le Québec était prêt à voler à leur rescousse, mais les livres précieux et les archives d'Haïti menacés par le tremblement de terre ne quitteront pas leur pays.

Philippe Mercure LA PRESSE

Malgré les craintes que la saison des pluies n'endommage d'importants documents rendus vulnérables par le séisme du 12 janvier, les Haïtiens ont décidé que leur patrimoine national resterait en terre haïtienne.

 

«La bibliothèque n'a pas quitté Haïti quand elle était menacée par la dictature des Duvalier. Elle est considérée comme la personnalité du peuple haïtien et ne peut donc pas partir. Partir reviendrait à abandonner le peuple haïtien», explique Patrick Tardieu, conservateur de la Bibliothèque haïtienne des pères du Saint-Esprit (BHPSE), considérée comme l'une des plus riches du pays.

M. Tardieu admet qu'il avait lui-même d'autres plans pour les précieux documents sur lesquels il est chargé de veiller, dont certains datent du XVIe siècle. On y trouve entre autres des archives sur la Révolution haïtienne et sur l'histoire de l'esclavage.

Quand le bâtiment qui abrite ses collections s'est complètement fissuré, M. Tardieu a demandé à la Martinique, à la Jamaïque et au Québec de mettre les documents à l'abri, le temps de reconstruire la bibliothèque.

Bibliothèque et Archives nationales du Québec a répondu à l'appel. «Nous avons offert d'accueillir temporairement à Montréal les collections de la BHPSE pour assurer leur nettoyage, leur restauration si nécessaire et leur numérisation», confirme Carole Payen, secrétaire générale et directrice de l'institution québécoise.

M. Tardieu aurait aimé les y envoyer, mais il s'est heurté à un solide nationalisme haïtien.

«Comme bibliothécaire soucieux de la préservation, je peux avoir mon opinion. Mais comme membre d'une équipe solidaire qui défend une vision ancrée depuis plus d'un siècle, je dois me soumettre», dit-il.

Des livres sous les débris

La semaine dernière, La Presse a assisté à la récupération des ouvrages de la bibliothèque des pères du Saint-Esprit. Perchés au péril de leur vie sur la structure à moitié affaissée du bâtiment, des employés s'affairaient à faire descendre des caisses de livres à l'aide de cordes et de poulies.

Les boîtes étaient ensuite entreposées dans une chapelle attenante.

Aujourd'hui, Patrick Tardieu considère que ses collections sont «sécurisées». Il reste à leur trouver un abri permanent.

Aux Archives nationales d'Haïti, l'un des principaux immeubles a aussi été lourdement endommagé, mettant sens dessus dessous un nombre impressionnant de registres historiques.

«Il y a un travail de tri hallucinant à faire. Il y a eu du vol, il y a des pertes», dit Jérémy Lachal, un Français qui dirige Bibliothèques sans frontières, un organisme qui a accouru au lendemain du séisme pour évaluer l'état de la situation.

Selon lui, certaines boîtes de livres des bibliothèques patrimoniales d'Haïti peuvent valoir jusqu'à 20 000$US l'unité.

«Les livres peuvent résister quand les murs leur tombent sur la tête, dit M. Lachal. Mais une bonne averse et c'est fini.»

Pierre Clitandre en sait quelque chose. Cet écrivain et ancien ami de Dany Laferrière a vu la bibliothèque qui lui servait aussi de maison s'effondrer pendant le tremblement de terre.

Il a entreposé ses livres dans la seule pièce qui a résisté. Quand La Presse l'a rencontré, il dormait devant sa maison, en plein air.

«C'est une grande perte pour moi et pour les jeunes du quartier», a-t-il dit en parlant de la bibliothèque qu'il avait fondée.