À première vue, l'immeuble de l'École nationale supérieure de Port-au-Prince ne semble pas avoir été trop abîmé par le tremblement de terre du 12 janvier.

Agnès Gruda, envoyée spéciale LA PRESSE

Mais quand on s'en approche, on constate que le bâtiment s'est contracté sur lui-même, pour s'enfoncer dans le sol. Située au rez-de-chaussée de l'ENS, la bibliothèque qui possédait la plus riche collection de livres de toute l'université d'État d'Haïti est ensevelie sous d'immenses pans de béton.

 

Hier matin, Grandpierre Charles Frédeau, étudiant en lettres et philo, s'apprêtait à plonger sous les gravats pour extirper quelques volumes. Une opération à haut risque, puisqu'il devait ramper dans un étroit tunnel, entre des poutres et des restants de murs figés dans une position précaire.

Au cours des derniers jours, Grandpierre Charles Frédeau et quelques autres étudiants ont entrepris de sauver les livres de cette grande école qui regroupe des facultés prestigieuses de philosophie, de lettres et de sciences.

Les livres qu'ils ont sortis des décombres s'empilent sous un abri. On y voit, jetés pêle-mêle, une biographie de Ronald Reagan, une histoire de l'industrialisation de l'Europe et les Concepts fondamentaux de la métaphysique de Martin Heidegger.

Grandpierre Charles Frédeau ne craint-il pas d'être écrasé sous un bloc de béton? «C'est vrai que c'est dangereux, mais nous ne pouvons pas abandonner notre héritage culturel», répond-il.

Pendant que les organisations humanitaires peinent à soigner et nourrir les rescapés du séisme, des professeurs et des étudiants essaient, eux, de sauver ce qui reste des richesses culturelles dans la capitale.

Les écoles, les facultés universitaires et les bibliothèques sont dans un état lamentable. L'École d'administration financière est détruite. La faculté de linguistique appliquée a été réduite à un tas de gravats. Son recteur, Pierre Vernet, est mort.

L'immeuble de la faculté d'ethnologie est lézardé. Le pavillon des sciences n'est plus qu'une configuration précaire de murs craquelées et de fils qui pendent. Des étudiants en génie traînent dans sa cour en attendant on ne sait quoi.

Hier, les dirigeants de l'université d'État se sont réunis pour tracer le bilan des pertes et commencer à penser à l'avenir. «Nous attendons le feu vert du rectorat pour savoir comment reprendre nos cours», dit Bérard Cénatus, directeur de l'ENS, croisé sur les lieux de l'institution, hier.

Ce dernier souhaite que les cours reprennent en d'autres lieux, à compter du mois de mars. «Mais on ne sait pas où, ni dans quelles conditions.»

Les ordinateurs de l'ENS ont été volés dans les décombres depuis le séisme. Les labos de chimie et de physique n'existent plus. Comment cette grande école se remettra-t-elle sur pied? «Nous ne nous en sortirons pas seuls, nous avons besoin d'aide internationale», dit Bérard Cénatus.

Ce dernier craint qu'il ne se passe beaucoup de temps avant que les problèmes des universités n'attirent l'attention internationale. «Pourtant, dit-il, la culture, c'est aussi important que la nourriture.»