Le premier ministre haïtien, Jean-Max Bellerive, a lancé cette semaine un appel à la diaspora haïtienne pour aider à la reconstruction du pays. Cet appel sera-t-il entendu? Nous avons demandé à Daniel Holly, haïtien d'origine et professeur au département de sciences politiques de l'UQAM, ce qu'il en pense.

Mis à jour le 27 janv. 2010
Judith Lachapelle LA PRESSE

Q Quelle a été votre réaction à l'appel du premier ministre Bellerive?

R Les Haïtiens aiment raconter des histoires, c'est très caractéristique. Appeler à la mobilisation de la diaspora, c'est très bien, c'est même la chose à faire. Mais vous savez, la diaspora ne peut pas se déplacer comme ça. Il faut des structures d'accueil en matière d'emploi, d'affectation de cette main-d'oeuvre qui se dit disponible. Je vois mal 50 médecins haïtiens, un beau jour, décider de rentrer au pays. Le gouvernement ne saurait pas quoi faire d'eux. Personne n'agira de cette façon. On peut agir sur le coup d'une urgence, comme pour soigner les blessés. Mais s'il s'agit d'une contribution de la diaspora pour qu'elle revienne au pays natal, il faut qu'il y ait au minimum un État, une administration publique, et que les institutions de l'État soient repensées dans leur finalité, dans leur organisation. Ça ne se fait pas comme ça, ce n'est pas dans six mois que ce mouvement de retour dans le pays natal pourra se réaliser. Le premier ministre aurait dû aller plus loin en disant qu'il s'agit d'une priorité et qu'il verrait à la réinsertion de ces gens dans des activités d'avenir pour Haïti. Ça n'a pas été dit.

 

Q Qu'auriez-vous aimé qu'il vous dise?

R Si j'avais été à sa place, j'aurais fait un appel à la diaspora en disant qu'il y aura des structures d'accueil. Je serais allé plus loin: compte tenu de la «richesse» de cette diaspora, j'aménagerais des structures d'investissement pour convaincre les gens du devoir d'investir dans la croissance du pays. On doit aussi créer des mécanismes qui permettent de déterminer les secteurs où l'argent serait investi sur place et un organisme qui garantirait aux investisseurs de la diaspora le contrôle des capitaux. C'est une tâche beaucoup plus complexe que ne paraissait le dire le premier ministre. Nous sommes dans l'improvisation!

Q Que seriez-vous personnellement prêt à faire?

R Je serais prêt, par exemple, à investir jusqu'à 10 000$ par an dans un fonds d'investissement, pourvu que l'organisme qui recevrait mon argent puisse rendre des comptes. Il faudrait penser à une structure, pendant six mois, un an, pour en faire quelque chose d'acceptable. Et ensuite, j'inviterais les membres de la diaspora qui ne seraient pas disposés à revenir à Haïti à investir dans ce fonds. Actuellement, tout cela se fait dans l'improvisation, c'est pour épater la galerie.

Il y a urgence, c'est vrai, mais ça ne s'improvise pas. Il faut se donner le temps. Vous savez, ce qui me déçoit des Haïtiens, c'est qu'ils ne sont pas des marathoniens. Ils pensent que le 100 mètres, c'est tout. Alors qu'à Haïti, c'est le très, très, très long terme qui importe. Ça prendra au moins deux générations, la première pour stabiliser les choses, la seconde pour poursuivre le travail.