Villa Créole, 16h50. Je suis dans ma chambre d'hôtel en train d'écrire mon reportage sur Dany Laferrière, qui nous a fait découvrir la veille «son» Port-au-Prince. Journée magnifique: le soleil brille, les lézards sont paresseux, on entend les bruits de la ville grouillante et soudain... immense secousse. Comme si l'hôtel avait le hoquet. Puis, tout de suite, un tremblement extrêmement puissant et bruyant. Dans ma chambre, plus rien ne tient en place. Le plancher bouge, les miroirs tombent et se brisent, la télé tombe sur mon ordinateur, j'arrive avec peine à faire deux pas pour me rendre à la porte et sortir.

Chantal Guy LA PRESSE

Dehors, les gens sortent de leur chambre en panique aussi. On entend partout «Jésus! Jésus! Jésus!»

Ivanoh Demers, le photographe qui m'accompagne, a failli être écrasé par un mur qui s'effondrait à l'entrée. On ne prend que nos passeports: il faut sortir.

Les tremblements ont duré une bonne minute. Une éternité dans les circonstances, vu la violence de cette secousse sismique. Les miroirs, les poteries, tout est brisé dans l'hôtel, et des pans de murs sont tombés.

Employés et clients sont dehors, personne ne semble avoir été blessé, mais tout le monde est sous le choc.

Soudain, une terrible clameur monte vers Pétionville. Un immense concert de cris et de plaintes nous entoure, une épaisse poussière blanche surplombe les montagnes. On n'a aucune idée de ce qui a pu s'effondrer, mais la violence du séisme laisse deviner le pire.

Impossible de joindre qui que ce soit par téléphone, les circuits sont surchargés. Personne ne sait où aller ni même s'il est possible de prendre la route. Dans une heure, il fera nuit, on ne verra plus rien.

Jean-Marie Duval, spécialiste des urgences - il travaille à l'ONU et était sur le terrain lors des inondations et des cyclones - n'en revient pas. La veille, il était allé à Jalousie pour vérifier les structures des immeubles construits comme des termitières sur la montagne. «Ça va être difficile, on ne connaît pas l'ampleur des dégâts. Nous avons entendu parler d'une secousse il y a deux mois près de Saint-Domingue ; nous savions qu'un tremblement de terre finirait par arriver à Haïti mais, de mémoire, d'une telle ampleur, cela n'est pas arrivé depuis un siècle.» Il n'arrive même pas à joindre ses collègues.

Nous sentons régulièrement la terre trembler très doucement sous nos pieds, ce qui nous arrête le coeur pendant quelques secondes. Il n'est pas recommandé de retourner à l'hôtel - les risques sont trop grands -, alors tout le monde se prépare à dormir dehors. Coussins, chaises, oreillers, couvertures sont distribués de-ci, de-là, pendant que la nuit tombe. La solidarité se manifeste rapidement.

Les nouvelles arrivent très lentement. Certaines radios sont sûrement touchées puisqu'elles diffusent de la musique que les gens écoutent dans les voitures.

Puis, peu à peu, vers 19h30 environ, les blessés commencent à arriver. Ils sont parfois couverts de poussière de plâtre. Ils arrivent à pied ou en voiture, mais ils cherchent de l'aide. Un enfant hurle ; il a probablement la jambe cassée. Un médecin se met au travail et demande de la lumière. Les gens entourent l'enfant avec leurs lampes de poche, une voiture éclaire la scène avec ses phares. Une femme explique que son mari, en bas de la côte, a les deux pieds cassés, qu'il y a plusieurs blessés. Une autre femme arrive ensanglantée, elle a plusieurs plaies ouvertes. On commence à déchirer des draps pour éponger le sang, faire des garrots, et on brise des pattes de chaise pour stabiliser les os cassés.

Des hommes arrivent avec leurs bagages. Le tremblement de terre a commencé cinq minutes après l'atterrissage de leur avion. Ils ont réussi à parvenir à l'hôtel moitié en voiture, moitié à pied.

On entend que c'est le quartier de Delmas qui est le plus touché. À la radio (on a trouvé un poste), on dit aux gens de ne pas rester dans les maisons, de faire preuve de solidarité... et de prier.

«On peut s'attendre à tout lorsqu'on vient en Haïti, mais certainement pas à cela» lance Ann, dont c'est la première visite au pays.

Moi aussi, c'est ma première visite. J'étais heureuse d'y être pour la littérature, pour Dany Laferrière, pour le festival Étonnants Voyageurs, qui rassemble des écrivains de partout dans le monde. Pour aborder autrement ce pays qui ne fait souvent les manchettes qu'à cause de ses problèmes. Me voilà ce soir chez des amis d'un collègue journaliste qui sont venus à notre rescousse, en train écrire ce que je n'aurais jamais voulu écrire. Pas pour moi. Pour Haïti.