Mouammar Kadhafi, qui a régné en despote sur la Libye durant quatre décennies, est mort. Selon la version officielle du Conseil national de transition, le dictateur déchu aurait été victime d'un échange de tirs après avoir été capturé par les rebelles à Syrte, sa ville natale. Un nouveau chapitre s'ouvre dans l'histoire de la Libye, teinté d'espoirs et d'incertitudes.

Isabelle Hachey LA PRESSE

Il occupait la scène internationale depuis si longtemps qu'on aurait pu le croire immuable, voire immortel. On aurait eu tort : Mouammar Kadhafi, fantasque colonel aux amazones, à la tente bédouine et aux théories fumeuses, a été tué hier aux mains des révolutionnaires libyens, dans sa ville natale de Syrte.

Le Conseil national de transition (CNT) annoncera sous peu la libération officielle de la Libye, huit mois après le début de la plus sanglante des révolutions du printemps arabe.  

Après 42 ans de dictature, une nouvelle ère s'ouvre ainsi en Libye. Une ère teintée d'espoirs et d'incertitudes. « Nous avons longtemps attendu ce moment. Mouammar Kadhafi a été tué, a confirmé le premier ministre du CNT, Mahmoud Jibril. Le moment est venu pour les Libyens de réaliser qu'il est temps de construire une nouvelle Libye, une Libye unie, un peuple, un avenir. »

En fuite depuis la chute de Tripoli, le 23 août, le colonel Kadhafi a été capturé vivant alors qu'il tentait de quitter la ville de Syrte, dernière poche de résistance tombée hier aux mains des rebelles.

Une vidéo diffusée par la télévision libyenne montre le dictateur déchu ensanglanté, les vêtements en lambeaux, en train de supplier ses ravisseurs de le laisser en vie. Il serait mort quelques minutes plus tard.

Blessé, Kadhafi a été placé à l'arrière d'une camionnette pour être amené à l'hôpital. En chemin, le véhicule se serait retrouvé entre les tirs croisés des révolutionnaires et des loyalistes. Kadhafi aurait alors été atteint d'une balle à la tête, a expliqué M. Jibril, en citant un rapport médico-légal.

Un peu plus tôt, l'ancien dirigeant libyen avait été capturé par les rebelles alors qu'il se terrait dans un étroit tunnel d'évacuation des eaux. Il aurait été atteint d'une balle à la poitrine alors qu'il tentait de prendre la fuite.

Une vidéo amateur diffusée par la chaîne Al-Jazira montre son corps inerte traîné dans les rues de Syrte.

Ce sont deux avions français de l'OTAN qui ont repéré le convoi de Kadhafi, à 8 h 30 hier matin, pendant qu'il tentait de fuir Syrte. Les avions ont lancé des tirs d'avertissement. Les combattants libyens se sont ensuite rendus sur les lieux pour cueillir le colonel.

L'un de ses fils, Moatassim, a aussi péri, tout comme Abobakr Younès Jaber, ministre de la Défense du régime déchu. Saïf al-Islam, autre fils Kadhafi, aurait été capturé et transporté à l'hôpital, blessé à une jambe.



Un despote impitoyable

Mouammar Kadhafi s'est emparé du pouvoir à 27 ans, le 1er septembre 1969, après un coup d'État militaire contre le vieux roi Idriss 1er. C'était l'époque des idéaux de la renaissance arabe. Mais ses rêves de panarabisme, tout comme ses ambitions de former, plusieurs années plus tard, les États-Unis d'Afrique, se sont heurtés à de lamentables échecs.

Ses voisins lui ayant tourné le dos, Kadhafi a fait de la Libye un laboratoire pour ses théories révolutionnaires embrouillées. Il a enfermé les six millions de Libyens dans une bulle hermétique, sans presse libre, sans syndicat, sans la moindre trace d'opposition.

En 1977, Kadhafi s'est proclamé « Guide de la révolution » de la Grande Jamahiriya libyenne, un « État des masses » où le pouvoir appartenait - en théorie - au peuple.

En réalité, il aura dirigé pendant quatre décennies l'un des régimes les plus brutaux, arbitraires et totalitaires du monde.

D'un bout à l'autre du pays, les « masses » sont descendues dans les rues, hier, pour célébrer l'annonce de la mort de leur guide. Hommes, femmes et enfants se sont enlacés et ont crié victoire dans un concert de klaxons. Pour eux, enfin, la révolution n'était plus seulement un mot vide de sens.

Plusieurs dirigeants occidentaux ont salué la fin d'une ère de despotisme en Libye. Des pays qui ont pris part aux frappes de l'OTAN se sont dits « fiers » d'avoir participé à la libération du peuple libyen.

Longtemps considéré comme un paria international, Kadhafi était pourtant revenu dans les bonnes grâces de l'Occident après les attentats du 11 septembre 2001.

Le colonel avait surpris le monde en sabordant son arsenal nucléaire, biologique et chimique, et en dédommageant les victimes du terrorisme libyen des années 80. En retour, Tripoli avait obtenu la levée des sanctions internationales. Chefs d'État et hommes d'affaires, attirés par le parfum de l'or noir, se bousculaient sous la tente que le dictateur plantait dans les grandes capitales.  

Le caméléon du désert n'en était pas à sa première métamorphose. Et s'il était en quête d'un monde meilleur, c'était uniquement pour son clan et pour lui.

Dès les premiers jours de l'insurrection arabe, en février, Kadhafi a prouvé qu'il n'avait rien perdu de son implacable cruauté. Alors que les présidents tunisien et égyptien ont rapidement abandonné le pouvoir, Kadhafi s'est accroché, préférant lancer une contre-offensive meurtrière à l'endroit son propre peuple.

Mouammar Kadhafi avait promis une « rivière de sang », et il a tenu promesse : des milliers de Libyens ont perdu la vie au cours des derniers mois. Ceux qui célèbrent aujourd'hui espèrent sans doute que le sang versé par leur ancien dictateur sera le dernier à alimenter la rivière.

Sources : Al-Jazira, AFP, BBC, PC

Photo: Mahmud Turkia, AFP

Les révolutionnaires libyens photographient la dépouille de Kadhafi à l'aide de leurs téléphones cellulaires.