Des hommes nous aident à escalader le mur blanc qui sépare la Tunisie de la Libye. De là-haut, nous apercevons la marée humaine. Elle s'étend, en Libye, sur près d'un kilomètre. Des milliers de gens qui tentent d'entrer en Tunisie. Le plus vite possible. La scène est étourdissante. Ça pousse, ça hurle. C'est l'anarchie.

Isabelle Hachey, envoyée spéciale LA PRESSE

Chaque jour, le flot humain qui traverse le poste-frontière de Ras Jdir est plus impressionnant. Chaque jour, la situation est plus chaotique. Lors de notre passage, hier, les autorités douanières ne semblaient plus contrôler quoi que ce soit.

En après-midi, des migrants ont tenté de forcer leur passage, bloqué par des Tunisiens de la région en guise de protestation contre le manque de soutien des autorités dans la gestion de cette crise humanitaire.

La panique s'est emparée de la foule. Pendant que tout le monde s'enfuyait, Sophie Galand, elle, accourait en sens inverse. «Qu'est-ce qui se passe? Il y a eu des coups de feu?»

La Gaspésienne de 26 ans est sur la ligne de front. Bénévole pour la Fédération internationale de la Croix-Rouge, elle fait de son mieux pour soulager les réfugiés exténués par leur périlleux voyage. Mais la tension monte, reconnaît-elle. «Il y a 10 000 personnes qui traversent la frontière chaque jour. Au début, c'était 5000. Les services de sécurité sont incapables de contrôler un flux pareil.»

Au moins 50 000 personnes ont fui la Libye vers la Tunisie depuis le début de l'insurrection. La plupart sont des travailleurs égyptiens. Le Croissant-Rouge appelle la communauté internationale à l'aide. Et les Tunisiens de la région, bien que solidaires, commencent à perdre patience.

Attentisme des autorités

Des hommes de la ville frontalière de Ben Guerdane ont décidé de prendre les choses en mains. Ils ont bloqué le passage des réfugiés pendant plusieurs heures, hier, ne laissant passer que les familles. «Il y a une surcharge. Nous n'avons plus de places pour accueillir les Égyptiens. Les autorités du Caire doivent trouver des solutions pour les rapatrier chez eux», explique Lotfi Tabeth, citoyen de Ben Guerdane.

Toutes les écoles des environs sont remplies d'Égyptiens, qui campent sur des matelas étendus dans les classes. D'autres ont trouvé refuge dans les maisons de jeunes, les résidences privées, et un camp militaire dressé au milieu du désert. Certaines dorment aussi dehors malgré le froid. Selon la BBC, 20 000 Égyptiens sont coincés dans la région alors que 7000 autres ont été rapatriés par avion.

Les Tunisiens de la région se sentent laissés à eux-mêmes pour gérer la crise. Plusieurs craignent un chaos sécuritaire, en l'absence des policiers, qui ont déserté leurs postes après la révolution tunisienne du 14 janvier.

Il y a urgence, mais Tunis - aux prises avec ses propres bouleversements politiques - n'y répond pas, dénonce Tahar Thabet, membre du Comité pour la protection de la révolution de Ben Guerdane. «Le seul responsable venu ici est le ministre des Transports. Notre problème, ce n'est pas le transport, c'est le logement!»

Remarquable solidarité

Malgré la frustration croissante, les Tunisiens continuent de faire preuve d'une solidarité de tous les instants envers les réfugiés. Ils sont des centaines à se rendre chaque jour au poste-frontière pour manifester leur soutien, ce qui ajoute au chaos ambiant.

Ils klaxonnent, chantent, agitent trois drapeaux: celui de l'Égypte, celui de la Tunisie et celui de l'ancienne monarchie libyenne, devenu le symbole de l'insurrection. Tous espèrent la chute du régime répressif de Mouammar Kadhafi.

Sept étudiants vêtus de t-shirts formant le mot «FREEDOM» manifestent au poste-frontière. «Nous avons utilisé ces t-shirts pendant notre révolution. Cette fois, nous les portons pour nos frères libyens», explique Mohammed Gharsalla, 18 ans.

Les dons d'argent et de nourriture affluent de tout le pays. Tout le monde veut faire sa part. «Les Tunisiens ont eu peur les uns des autres pendant 23 années de dictature», dit Helali Aymen, une scout de Ben Guerdane qui distribue sandwichs aux réfugiés. «Puis, nous avons découvert la solidarité!»

C'est comme ça partout. Au centre-ville de Zarzis, petite ville proche de la frontière, une voix retentit dans un haut-parleur. Elle exhorte les gens à donner du sang «pour les blessés libyens». Des centaines de citoyens répondent à l'appel. Chaque jour. Même si, jusqu'à présent, les convois humanitaires ne passent pas la frontière.

De temps à autre, des autobus remplis d'Égyptiens traversent la ville, en direction de l'aéroport. Les passagers saluent de la main. Sur les trottoirs, les gens s'arrêtent pour applaudir. On s'échange des sourires, des coups de klaxon. Deux peuples libérés, oscillant entre l'inquiétude et l'espoir pour leur voisin.