Une répression tellement brutale qu'elle muselle ses opposants au-delà de ses frontières? C'est le cas de la Syrie, qui s'en prend non seulement à ceux qui contestent le régime au pays, mais aussi à ceux qui le font à l'étranger. Même au Canada, il reste périlleux pour les Syriens d'origine d'afficher publiquement leur opposition au régime de Bachar al-Assad. Quand les Canado-Syriens ne sont pas victimes d'intimidation, c'est leur famille restée au pays qui en paie le prix.

Mis à jour le 14 nov. 2011
Judith Lachapelle LA PRESSE

Au cours des derniers mois, quand Essam Hallak téléphonait de Montréal à ses parents à Alep, en Syrie, la conversation était tricotée d'euphémismes. Un peu de météo, un peu de nouvelles du quartier, de vagues, très vagues, très très vagues allusions au printemps arabe qui dégèle les contestataires syriens. Pour le reste, tout allait bien.

Mais dans les faits, ça n'allait pas du tout.

Essam Hallak, 42 ans, n'a jamais caché son opposition au régime du président Bachar al-Assad; c'est pour cette raison qu'il a quitté la Syrie il y a 15 ans. Quand ses compatriotes ont commencé à se soulever, il s'est joint à d'autres Syriens d'origine et a fondé le Collectif pour la Syrie à Montréal. Depuis le printemps dernier, le Collectif a envoyé quelques communiqués aux médias et tenu des manifestations dans le Vieux-Montréal ou au centre-ville pour soutenir les opposants au régime.

Au téléphone avec ses parents, tous deux âgés de 74 ans, Essam n'a pas donné de détails sur son militantisme montréalais. Ses parents, par contre, ont rapidement compris que leur fils, même émigré à l'autre bout du monde, dérangeait le régime.

«La première fois, raconte aujourd'hui Abdul Salam Hallak, des hommes sont venus en avril à la maison pour vérifier notre identité, pour savoir si Essam était vraiment notre fils. Ils sont venus sept autres fois.» Le ton, à chaque visite, a monté. Insultes, menaces... «Ils ont dit: "Votre fils a de mauvais agissements. Vous allez en souffrir."» «Leur ton était très hargneux», se souvient Adila Henno.

Ils se faisaient aussi du souci pour Ahmad, leur fils aîné, qui avait participé à quelques manifestations antirégime à Alep. Au début septembre, l'homme de 44 ans a appris que les autorités le recherchaient. «J'ai pensé que quelqu'un, avec qui j'avais participé à des manifestations, avait pu être arrêté, interrogé, et avait donné mon nom», dit ce technicien en laboratoire. Il a laissé tomber son emploi et a quitté la maison pour ne pas être repéré.

Mais Abdul et Adila n'ont rien dit à Essam. «On ne voulait pas l'inquiéter.»

Surveillance tentaculaire

Pendant ce temps, entre deux manifestations dans les rues de Montréal, Essam préparait son mariage. Pour l'occasion, il avait été prévu que ses parents et son frère viennent lui rendre visite.

Quand ils sont arrivés le 2 octobre, ils ont raconté, pour la première fois, ce qu'ils n'avaient pas dit au téléphone.

Essam s'est effondré.

«J'ai eu peur, si peur d'avoir ainsi mis leur vie en danger», dit-il, en secouant la tête. «J'aurais aimé qu'ils me disent à quel point ils en souffraient. Et en même temps, je ne pouvais pas m'empêcher de dénoncer ce régime.»

Un régime assez puissant pour avoir ses tentacules partout dans le monde, a constaté le mois dernier Amnistie Internationale. Car le cas de la famille Hallak est loin d'être unique: l'organisme défenseur des droits de la personne en a répertorié une bonne trentaine en Europe et dans les Amériques. Le frère d'une opposante vivant en Allemagne aurait été forcé de dénoncer les agissements de sa soeur à la télé d'État. En France, des opposants syriens ont été attaqués dans les rues de Paris.

À Ottawa, toujours selon le rapport, une Canadienne d'origine syrienne qui a participé à des manifestations devant l'ambassade de Syrie a dit avoir vu des employés prendre en photo les participants. Selon son témoignage, des représentants d'une association syrienne «ont communiqué avec plusieurs membres de la communauté syrienne au Canada, à leur domicile ou ailleurs, et les ont menacé de "conséquences" s'ils ne se rendaient pas à des manifestations pro-régime». Quelques manifestations pour soutenir le régime de Bachar al-Assad ont en effet eu lieu à Ottawa et à Montréal au cours des derniers mois.

L'un des pires cas signalés par Amnistie internationale concerne un Américano-Syrien, Malek Jandali, qui avait chanté lors d'une manifestation en juillet à Washington. Quatre jours plus tard, ses parents âgés de 73 et 66 ans ont été battus dans leur maison de Homs, en Syrie. «C'est ce qui arrive quand votre fils se moque du gouvernement», a lancé un des agresseurs, selon le témoignage de M. Jandali.

Voilà pourquoi, ajoute Essam Hallak, plusieurs Canado-Syriens opposés au régime portent des lunettes fumées ou un foulard pour se voiler le visage lors des manifestations. D'autres disent appuyer les actions du Collectif, mais préfèrent ne pas se rendre aux manifestations. «Les gens se sentent coincés.»

Cauchemars éveillés

Après l'arrivée de sa famille au Canada, Essam a décidé qu'il ne la laisserait pas repartir. Pas tout de suite, en tout cas. Selon l'ONU, au moins 3500 Syriens - dont 180 enfants - ont été tués dans des manifestations anti-régime en Syrie au cours des derniers mois. La répression s'opère essentiellement à l'abri des regards de la communauté internationale, puisque ni les représentants de l'ONU, ni les médias, ni les membres d'organisations humanitaires internationales n'ont accès au pays.

Amnistie internationale réclame notamment que les pays d'accueil «prennent des mesures» relativement aux allégations de violations, «sans attendre pour cela que des plaintes soient déposées», puisque de nombreuses personnes hésitent à aller voir la police. Ces pays devraient entre autres déposer des plaintes officielles auprès des ambassades syriennes, ou par leurs diplomates sur place en Syrie.

À sa sortie, le rapport d'Amnistie a été qualifié de «haineux» par l'ambassade de Syrie aux États-Unis. Selon elle, l'organisation n'aurait pas pris la peine de vérifier les «histoires inventées de toute pièce». Les États-Unis et d'autres pays ont cependant servi une mise en garde au régime de Damas après la publication du rapport.

Le Canada, il y a 10 jours, a condamné la «campagne de terreur» du président Assad. «Le régime Assad a perdu toute légitimité», a répété le ministre des Affaires étrangères, John Baird, en demandant au président Assad et à son entourage «de renoncer au pouvoir».

Dans son bureau de l'Université Concordia, où il est professeur adjoint au département de géographie, Essam Hallak n'a pas trop la tête à ses études urbaines. Sa famille est aujourd'hui hors de danger. Mais le sommeil ne vient toujours pas. «Toute ma vie est en suspens, murmure-t-il. Mon travail, ma vie personnelle, tout... Je suis soulagé que ma famille soit aujourd'hui à l'abri. Et en même temps, je me sens coupable. Tant de gens continuent d'être tués en Syrie, et je me sens si impuissant.»