«Plusieurs Libyens, et j'en fais partie, ne sont pas satisfaits de la façon dont fonctionne notre démocratie.»

Isabelle Hachey LA PRESSE

L'homme qui a confié cette lapalissade à La Presse en juin 2005 n'est pas descendu dans les rues de Tripoli au cours des derniers jours. Au contraire, Saïf al-Islam Kadhafi est plutôt la cible de la colère de ses compatriotes.

Il y a quelques années, il était la voix de la nouvelle Libye. Mais, de toute évidence, ses réformes n'auront pas été suffisantes pour sauver la dictature de son père, Mouammar Kadhafi, qui s'accroche au pouvoir depuis 42 ans.

Le discours de Saïf al-Islam, diffusé dimanche soir à la télévision, a probablement convaincu les derniers sceptiques que le fils ne tient pas davantage à la démocratie que le père. Évoquant des «rivières de sang», il a prévenu que l'armée se battrait jusqu'au bout, «jusqu'au dernier homme, à la dernière femme, à la dernière balle».

Tout un contraste avec le golden boy au crâne rasé que nous avions rencontré à Tripoli, puis lors de sa visite à Montréal, en septembre 2005. Saïf al-Islam représentait alors la jeunesse libyenne - une jeunesse urbaine, bercée par l'internet et les chaînes satellitaires, loin, bien loin de Kadhafi, ce vieux Bédouin du désert.

Surtout, Saïf al-Islam était l'instigateur de la surprenante expiation libyenne. Son pays, ancien paria planétaire, venait alors de réintégrer le concert des nations, en renonçant à ses armes de destructions massives et en dédommageant les victimes du terrorisme libyen.

Mais la réhabilitation de l'État truand ne s'est jamais traduite par une liberté accrue pour les 6 millions de Libyens, toujours étouffés par l'un des régimes les plus répressifs du monde.

La violence «alarmante» des derniers jours a forcé la London School of Economics à suspendre un programme d'études financé par une fondation de Saïf al-Islam. L'université avait accepté 2,4 millions de la fondation Le fils Kadhafi y a étudié... la bonne gouvernance.

SNC-Lavalin

D'autres institutions hésiteront peut-être avant de lâcher la famille Kadhafi. À SNC-Lavalin, on se refuse à toute entrevue. «Nous continuons de suivre la situation de près pour déterminer les prochaines étapes», dit prudemment un porte-parole.

En septembre 2005, le géant du génie québécois avait déroulé le tapis rouge pour Saïf al-Islam, venu exposer des toiles au Marché Bonsecours. L'ex-président Jacques Lamarre avait déclaré à La Presse que le colonel Kadhafi était «un grand démocrate» qui avait fait beaucoup pour le continent africain.

Selon M. Lamarre, les Libyens devaient «considérer tous les investissements qui ont été faits dans les infrastructures de leur pays. Au lieu d'enrichir une élite, (le régime) a tout mis ça dans la population».

SNC-Lavalin, à tout le moins, profite de ces investissements. Depuis près de 20 ans, l'entreprise creuse une «grande rivière artificielle», projet titanesque qui alimentera en eau les villes du nord du pays. Elle a aussi décroché un contrat de 450 millions pour construire l'aéroport de Benghazi.

M. Lamarre n'a pu être joint hier pour commenter les récents événements.