L'Égypte moderne est née d'une révolution militaire et n'a jamais été gouvernée par d'autres que d'anciens officiers portant des habits de ville: Nasser, Sadate, Moubarak.

Publié le 3 févr. 2011
Daniel Lemay LA PRESSE

L'armée égyptienne, la plus puissante d'Afrique et dans le top 10 mondial au chapitre des effectifs, n'a jamais dirigé le pays, mais la nature autocratique du régime et, plus vastement, la culture militaire ont fait qu'aucun haut dirigeant n'est arrivé à son poste ou ne s'y est maintenu sans l'approbation, tacite ou explicite, des généraux. Le régime, de son côté, a toujours traité ces généraux avec tous les égards dus à leur rang et à leur pouvoir.

Les nominations annoncées cette semaine par Hosni Moubarak pour sauver son régime ont prouvé une fois de plus la prépondérance de ce que les anglophones appellent le «old boys net», la vieille garde.

Fidèle du raïs

Moubarak, ancien commandant de l'armée de l'air sous Sadate, a désigné comme premier ministre Ahmad Chafik, lui-même ancien commandant de l'aviation égyptienne. Le général Omar Souleiman, nommé au poste nouvellement réactivé de vice-président, était jusqu'à samedi le chef des services de renseignements les plus efficaces du monde arabe. L'ancien patron de la moukhabarat égyptienne est bien vu tant à Tel-Aviv qu'à Washington, mais peut difficilement être considéré comme un démocrate ouvert au dialogue. Pour l'heure, il suit un chemin déjà emprunté par le raïs, qu'il sert loyalement depuis 30 ans: Moubarak, alors commandant de l'aviation et ministre des Affaires militaires, avait aussi été nommé (par Sadate) à la vice-présidence, poste qu'il abolira à son arrivée au pouvoir.

Vite appelée, le week-end dernier, à relever les unités des Forces centrales de sécurité -organisation paramilitaire relevant du ministère de l'Intérieur-, l'armée a fait savoir qu'elle ne tirerait pas sur les manifestants dont, par ailleurs, elle disait «comprendre» les motivations. Première ouverture. Et on a vu des centaines de manifestants montés sur les véhicules blindés conduits et commandés par leurs frères, leurs voisins, leurs amis. Mardi déjà, l'attitude avait changé: place Al-Tahrir, les soldats demandaient aux manifestants de ne pas monter sur les transporteurs de troupes blindés ou les chars d'assaut. Plus tard, les commandants sur le terrain ont demandé à la foule de se disperser. Ils en avaient reçu l'ordre.

Divisions

Qu'en sera-t-il dans les prochains jours si «la rue» continue de demander des changements radicaux et immédiats? Comment réagira l'armée qui, déjà, ne peut plus être considérée dans les circonstances actuelles comme une unité, un bloc homogène? L'état-major le sait, la «rue» le sent: plus qu'à la révolte de son peuple, l'armée fait face aux divisions essentielles de toutes les armées du monde.

«Il y a une rupture dans les forces armées entre les officiers supérieurs, d'une part, et, de l'autre, les officiers subalternes et les hommes du rang qui refuseraient de tirer sur la foule», écrivait mardi sur son blogue Steven Cook, auteur de Ruling But Not Governing, une étude sur le rôle politique des hiérarchies militaires en Égypte, en Algérie et en Turquie. «Cette division a toujours été le talon d'Achille de l'appareil militaire égyptien: les généraux ne savent jamais si les hommes sous leur commandement vont suivre les ordres.»

Ce que les généraux ignorent tout autant, c'est la réaction des officiers du milieu de la hiérarchie, les colonels, en gros. Ceux-ci ont le double rôle de: 1. transformer en plans opérationnels les objectifs déterminés par les généraux et/ou le pouvoir; 2. faire exécuter lesdits plans par les unités qu'ils commandent sur le terrain. Les colonels ont l'avantage unique d'être en contact direct et quotidien avec les deux autres composantes essentielles de la hiérarchie: ceux, en haut, qui décident de la mission et ceux, en bas sur la ligne de feu, qui sont supposés la remplir.

Nasser et el-Sadate

En 1952, le Mouvement des officiers libres qui a mis fin à la monarchie et proclamé la république avait à sa tête non pas un général, mais un simple lieutenant-colonel du nom de Gamal Abdel Nasser, le «père» de l'Égypte moderne. Un de ses compagnons d'armes, officier «libre» et lieutenant-colonel comme lui, était Anouar el-Sadate, qui lui succédera à la tête du pays.

Malgré les défaites, les affrontements et les privilèges énormes des généraux -certains tirent profit du commerce de l'eau, de l'huile d'olive et de l'exploitation d'infrastructures touristiques-, le peuple égyptien a toujours respecté l'armée. Une armée de conscrits dans laquelle tout le monde doit servir et que les gens perçoivent comme une protection contre les violences de la police.

Au-delà du poids indéniable de l'armée et de ses composantes dans la trame actuelle, d'autres questions se posent: l'Égypte verra-t-elle émerger une nouvelle génération d'officiers assez «libres» pour se donner comme mission la poursuite des intérêts supérieurs de la nation? Le monde verra-t-il la révolution égyptienne se propager de la rue à l'état-major et à la garnison?

Le gouvernement égyptien ne publie pas de données sur les forces armées du pays. Les informations qui suivent sont tirées des sources que nous avons jugées les plus fiables. Effectifs* Armée: 340 000 hommes Aviation: 30 000 Marine: 18 500 * Ces chiffres n'incluent pas les réservistes. Budget de la Défense Environ 85 milliards US, soit 2,3% du budget de l'État (éducation: 3,7%) Sources: L'État du monde 2011, armyrecognition.com