Le président Nicolas Sarkozy, qui s'est souvent fait reprocher d'exercer une pression indue sur les médias, tente aujourd'hui d'influer sur l'avenir du quotidien Le Monde.

Mis à jour le 17 juin 2010
Marc Thibodeau LA PRESSE

Il est intervenu directement auprès du directeur du journal, Éric Fottorino, pour discuter du processus de recapitalisation de la prestigieuse institution, au bord de la faillite. Les deux hommes ont eu un échange à ce sujet par téléphone avant de se voir à l'Élysée la semaine dernière.

 

Nicolas Sarkozy a fait savoir qu'il voyait d'un mauvais oeil l'offre du banquier Mathieu Pigasse, de l'homme d'affaires Pierre Bergé et du fondateur du fournisseur d'internet Free, Xavier Niel.

Le seul autre groupe intéressé formellement pour l'instant à investir dans la restructuration du Groupe Le Monde est celui mené par la société de Claude Perdriel, qui possède le Nouvel Observateur. Il s'est associé pour l'occasion à France Télécom, a-t-on annoncé hier.

Selon l'hebdomadaire Le Point, l'Élysée craint que MM. Pigasse et Bergé ne fassent du quotidien la «machine de guerre» du candidat socialiste aux élections de 2012.

L'entourage du président s'inquiéterait aussi des orientations idéologiques de M. Niel, un électron libre qui finance «à fonds perdus» des sites critiques de Nicolas Sarkozy.

Éviter la polémique

En plus de faire connaître ses réserves au directeur du journal, le président français aurait suggéré que, en cas de mauvais choix, l'État pourrait remettre en question d'importantes aides gouvernementales prévues pour permettre au Groupe Le Monde de restructurer son secteur d'imprimerie.

Bien que le porte-parole de l'UMP, parti de la majorité, nie toute tentative de «mainmise» du président sur le quotidien, les démentis ne convainquent pas.

Éric Fottorino a confirmé qu'il avait parlé à Nicolas Sarkozy, mais il n'a pas voulu entrer dans les détails pour éviter «d'alimenter une polémique».

«Qu'il y ait un regard politique, cela a toujours été le cas depuis 1944, il y a toujours eu un regard du pouvoir et ça ne va pas changer», a-t-il plaidé.

La Société des lecteurs du Monde a qualifié d'«inadéquate et déplacée» l'intervention de Nicolas Sarkozy.

«La tradition funeste d'un État omnipotent, jacobin et colonial n'appartient en rien à un État moderne. Dans n'importe quelle grande démocratie, une telle intervention serait inacceptable», a indiqué l'organisation.

Le Parti socialiste est aussi monté au créneau. Son ancien premier secrétaire, François Hollande, juge «inadmissible» les menaces du chef d'État. «Nicolas Sarkozy veut être l'autorité qui nomme, non seulement au sein de l'État, de l'audiovisuel, des entreprises privées, mais également au sein de la presse: il veut être le maître du monde, y compris du journal», a-t-il ironisé.

La polémique ramène sous les projecteurs les difficultés financières du Groupe Le Monde, qui risque d'être incapable de faire face à ses obligations dès le mois de juillet si le processus de recapitalisation n'est pas bouclé rapidement.

Le conseil de surveillance du Monde, qui aurait besoin d'une somme variant entre 60 et 200 millions d'euros pour achever sa réorganisation, doit choisir d'ici la fin du mois parmi les investisseurs potentiels.

Un membre de la Société des rédacteurs, qui verra bientôt disparaître le droit de veto dont elle dispose depuis la création du journal, a indiqué que les journalistes soutiendront le groupe d'investisseurs qui leur offrira «des garanties d'indépendance quasi équivalentes» à celles qui existaient jusqu'à maintenant.

L'employé du Monde a ajouté que l'intervention du président était «très mal vécue» à l'interne.