J'étais curieux de savoir ce que mon fils de 5 ans avait retenu, quatre mois plus tard, de sa première messe. Tout en jouant avec lui sur le tapis du salon, je lui demandai donc, à brûle-pourpoint, s'il se souvenait des circonstances qui le conduisirent à l'église un certain soir de décembre.

Publié le 17 janv. 2009
Richard Hétu, Collaboration spéciale LA PRESSE

«C'était Noël, répondit-il après une brève hésitation.

- Et on célèbre la naissance de quel personnage à Noël ?»

Après un silence un peu plus long, le visage de mon fils s'illumina.

«Barack Obama!» finit-il par s'exclamer sur un ton triomphal.

Barack Obama? Encore aujourd'hui, j'essaie de comprendre comment fiston a pu en arriver à cette réponse. Vérification faite, je peux confirmer qu'il ne connaît toujours pas la signification du mot messie, et ce, même s'il a dû l'entendre à la télévision au cours des reportages et discussions politiques qui ont composé la trame sonore d'une bonne partie de sa vie depuis 2007. Les adversaires d'Obama ne l'ont-ils pas accusé à plusieurs reprises de se prendre pour l'envoyé de Dieu, et ses partisans de le considérer comme tel?

Je précise ici que j'ai tenté de conserver, en présence de mon fils, une certaine objectivité journalistique durant la campagne présidentielle. Je lui ai notamment expliqué qu'Hillary Clinton n'était pas nécessairement «méchante» parce qu'elle avait lancé, à la veille des primaires de l'Ohio, cette phrase qui avait heurté ses oreilles innocentes: «Honte à vous, Barack Obama!»

Ma femme n'était pas tenue à la même réserve. Originaire du South Side de Chicago, le quartier où Barack Obama a travaillé comme animateur social et où sa femme Michelle est née, elle a vibré pendant toute la durée de la course à la Maison-Blanche, ne cachant pas à son fils sa préférence pour « notre » candidat. Cela dit, je ne vois toujours pas comment elle aurait pu le convaincre qu'Obama était le Messie, celui dont on célèbre la naissance le 25 décembre.

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«Est-ce que vous vous identifiez à Barack Obama?»

La question m'était adressée par une élève du cégep Édouard-Montpetit, où j'avais été invité, en février 2007, à prononcer une conférence sur les défis de la société américaine.

C'était à l'époque où très peu d'observateurs croyaient possible une victoire d'Obama face à Hillary Clinton dans la course à l'investiture démocrate pour l'élection présidentielle. Il ne me semblait donc pas trop prétentieux de répondre par l'affirmative.

Après tout, je fais partie de la même génération qu'Obama, je suis l'enfant d'une mère blanche et d'un père noir qui a vite disparu de ma vie, et j'ai épousé une femme de Chicago dont la mère et une tante fréquentent l'Église fondée par Jeremiah Wright, l'ancien pasteur de celui qui deviendra le 44e président des États-Unis!

Je me souviens d'avoir écrit avec un certain détachement sur la présidence du 42e, Bill Clinton, premier baby-boomer à occuper le bureau Ovale. Je ne me gênais guère, par exemple, pour attribuer certains de ses penchants, dont l'hédonisme, à sa génération, qui est également celle de son successeur, George W. Bush. Dans son livre L'audace d'espérer, Obama a lui-même exprimé une certaine lassitude à l'égard du «psychodrame de la génération du baby-boom - une histoire enracinée dans les vieilles rancunes et les intrigues revanchardes tramées il y a longtemps dans les campus de l'université».

Notre génération, celle qu'on a appelée la génération X, ne s'est jamais vantée d'avoir changé le monde durant sa jeunesse. En fait, au début des années 90, le magazine Time la décrivait comme étant « passive et paresseuse ». Malgré leurs défauts, réels ou imaginaires, les « X » auront fini par marquer la culture américaine, notamment par l'entremise de l'internet, où ils ont créé des sites transformateurs comme Google, YouTube, Amazon et Facebook.

Et voilà qu'un des nôtres, dont l'ascension a justement été favorisée par l'internet, promet de changer, par l'entremise de la politique, non seulement les États-Unis mais le monde. Je dois avouer que ça me donne le vertige.

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Comme un peu tout le monde, j'ai découvert Barack Obama lors de son fameux discours sur la scène de la convention démocrate de Boston, le 27 juillet 2004. J'avais été frappé par son allusion directe à ce passage de la Déclaration d'indépendance américaine : « Nous tenons ces vérités comme allant de soi, que les hommes naissent égaux, qu'ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables, parmi lesquels se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur .»

«C'est le vrai génie de l'Amérique», avait ajouté Obama en parlant de ce texte fondateur sur lequel s'était appuyé Martin Luther King lors de son célèbre discours sur les marches du monument de Lincoln à Washington, le 28 août 1963.

J'avais exprimé la même idée dans Lettre ouverte aux antiaméricains, un livre publié en 2003 où je soulignais notamment que les États-Unis n'avaient pas seulement produit des George W. Bush et des Jerry Falwell, mais également des Abraham Lincoln et des Martin Luther King.

Passionné d'histoire américaine, je m'intéresse depuis longtemps à ces deux derniers personnages qui incarnent à mes yeux la capacité des États-Unis de changer pour le mieux. Le fait que leur lutte ait permis aux esclaves et à leurs descendants de progresser vers l'égalité promise dans la Déclaration d'indépendance a certainement contribué à les grandir à mes yeux. Même si j'ai été élevé dans un milieu blanc et même si je n'ai jamais été victime de discrimination, j'ai toujours eu à coeur la cause des Noirs des États-Unis, sans doute à cause de la couleur de ma peau et de l'idéalisme de mes proches.

On peut penser que cette identification a pesé dans ma décision d'unir ma vie à celle d'une Noire de Chicago. Chose certaine, elle me rapproche de Barack Obama et de sa quête identitaire, sujet de son premier livre, Les rêves de mon père.

Son élection à la présidence me confirme en outre dans la conviction que j'exprimais en 2003 dans mon essai : les États-Unis « réservent à coup sûr encore bien des surprises au reste du monde».

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Il va sans dire que ma vie diffère de celle de Barack Obama en de nombreux endroits. Un exemple: ma mère est tombée amoureuse d'un Asiatique à la fin des années 60, mais, contrairement à celle d'Obama, elle a décidé de ne pas aller vivre avec son fils dans son pays d'origine.

Autre exemple: au moment où Obama vivait les moments les plus exaltants de sa vie, je vivais les plus éprouvants de la mienne. De retour à New York après avoir couvert les conventions démocrate à Denver et républicaine à St. Paul, j'ai appris que j'avais le cancer du testicule. On m'a vite rassuré en m'expliquant que mes chances de guérison étaient excellentes... moyennant une ou deux opérations et une chimiothérapie qui a commencé début octobre et pris fin quelques jours avant Noël.

C'est donc de la maison, après plus de trois heures de chimio, que j'ai suivi la soirée électorale du 4 novembre. J'aurais évidemment préféré couvrir l'événement de Grant Park, à Chicago, où Obama et ses partisans ont célébré leur victoire historique. De loin, en passant d'une chaîne à l'autre, je n'ai rien senti de l'émotion qui étreignait plusieurs personnes ce soir-là, y compris des journalistes de la télévision.

Ce moment d'émotion viendra peut-être lorsque Obama prononcera son discours d'investiture après avoir prêté serment en tant que président. En attendant, je pense surtout à mon fils et à l'impact que pourrait avoir sur lui la présidence du premier homme de couleur élu à la Maison-Blanche.

Je me souviendrai toujours du jour où, revenant à la maison, il m'a dit : «Papa, je sais pourquoi certains enfants blancs ne veulent pas jouer avec moi au parc.

- Et pourquoi donc?

- Parce que je suis noir.

- Comment peux-tu dire ça?

- Je l'ai toujours su.»

Il avait alors 4 ans. Deux ans plus tard, il sait qu'une barrière raciale a été brisée le 4 novembre dernier. J'espère qu'Obama ne le laissera pas tomber.