En suspendant un projet de barrage controversé, le gouvernement birman a effectué un nouveau pas en direction de l'Occident et de son opposition intérieure, au risque de créer des tensions avec la Chine, son allié traditionnel, estiment les analystes.

Publié le 9 oct. 2011
LA PRESSE

Le géant de l'énergie China Power Investment Corp (CPI) devait construire sur le fleuve Irrawaddy, dans l'État kachin (nord), le barrage de Myitsone dont l'électricité était surtout destinée aux Chinois.

Mais fin septembre, Thein Sein, président du nouveau régime «civil» birman, a annoncé sa suspension pour «respecter la volonté du peuple».

Les environnementalistes dénonçaient un projet de 3,6 milliards de dollars dangereux, selon eux, pour la biodiversité. Et l'opposante Aung San Suu Kyi avait demandé le réexamen d'un projet devenu un symbole de la lutte pour plus d'autonomie de la minorité ethnique des Kachins.

Alors que des combats ont éclaté en juin entre armée et rebelles de l'Armée pour l'indépendance Kachin (KIA), cette décision permet à Thein Sein de «tendre la main aux Kachins, en plein doute face à l'hypothèse d'une reprise de la guerre civile», estime Renaud Egreteau, spécialiste de la Birmanie à l'université de Hong Kong.

Elle répond aussi «à l'effervescence activiste que Myitsone suscite au sein de la société civile» birmane.

Or, l'écoute des griefs d'une population placée sous le joug des militaires depuis plus d'un demi-siècle est une exigence forte des Occidentaux.

Une suspension chaleureusement saluée

États-Unis et Union européenne imposent des sanctions depuis près de quinze ans à la Birmanie pour protester contre ses violations des droits de l'Homme. Les gestes d'ouverture de Naypyidaw sont encore trop fragiles pour qu'elles soient levées sur le champ. Mais la communauté internationale n'en a pas moins salué chaleureusement la suspension.

Après les élections contestées de novembre, la libération de Mme Suu Kyi et la convocation du parlement, le pouvoir reste sous contrôle de l'armée. Et les chancelleries, comme l'opposition démocratique birmane, attendent désormais la libération de quelque 2000 prisonniers politiques.

Peu à peu, la Birmanie s'ouvre vers l'ouest. Ils «pensent qu'ils vont se faire de nouveaux amis et que les sanctions vont être levées», assure Gareth Price, de l'institut britannique de Chatham House.

Mais ce ne sera pas sans douleur pour Pékin, allié indéfectible depuis des décennies, membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU.

Publiquement, le géant asiatique a fait montre de modération après la suspension du barrage, appelant Naypyidaw à «garantir les droits» de ses entreprises. Mais les cartes géopolitiques risquent d'être redistribuées, estime Sean Turnell, expert de la Birmanie à l'université Macquarie de Sydney.

Les Birmans «essaient de sortir de l'ombre de la Chine», relève-t-il, alors que Pékin «a été habitué à un leadership obéissant en Birmanie, qui lui a permis un accès plus ou moins sans entrave aux ressources minières et énergétiques».

«Extrêmement surpris», le président de l'entreprise CPI, lors d'un entretien à l'agence officielle Chine Nouvelle, a fustigé une suspension qui «va conduire à une série de problèmes juridiques».

«Nous avons entendu que le gouvernement chinois était en colère», a admis à l'AFP un responsable birman. Mais «notre gouvernement a les moyens d'apaiser les tensions en négociant avec eux».

Les mois à venir diront si la suspension est irréversible. Et seront décisives pour d'autres projets chinois contestés par la population birmane.

Pour Maung Zarni, chercheur à la London School of Economics, la suspension de Myitsone est sans aucun doute un «signal important», à la fois pour Pékin, Washington, la rébellion et l'opinion intérieure.

«Le vrai test sera de voir ce que le régime va faire» avec des projets plus importants encore. Comme les gazoducs et oléoducs entre l'État chinois du Yunnan et la côte ouest-birmane.