Ce devait être un exercice de démocratie: des femmes, accompagnées de journalistes et de militants des droits de la personne, allaient enregistrer un candidat pour les élections du printemps 2010. Mais la délégation n'a jamais atteint sa destination. Hier, on ne finissait plus de déterrer les morts de ce qui s'avère un des pires massacres politiques de l'histoire des Philippines.

Mis à jour le 26 nov. 2009
Laura-Julie Perreault LA PRESSE

Aux dernières nouvelles, les autorités du pays faisaient état de 57 morts. Parmi eux, quelque 24 femmes et une trentaine d'hommes. Au moins deux avocates. Et plus de 20 journalistes, soit la plus grande tuerie de journalistes jamais vue, selon l'organisation Reporters sans frontières.

 

Toutes les victimes ont été jetées dans une fosse commune creusée par une pelle mécanique, près de la ville d'Ampatuan, dans le sud du pays.

Le carnage a eu lieu lundi. Ce jour-là, la délégation allait enregistrer la candidature d'un membre influent du clan Mangudadatu qui désire briguer le poste de gouverneur provincial, détenu depuis trois mandats par le patriarche d'un clan rival, Datu Andal Ampatuan. Ce dernier est à la tête d'une armée privée qui fait la loi dans cette région des Philippines, principalement musulmane.

Ayant fait halte à un poste de contrôle de la province de Maguindanao, une région de l'ouest de l'île de Mindanao, la délégation, qui avait à sa tête la femme et les deux soeurs de l'aspirant candidat, Esmael Mangudadatu, a été prise en otage par une centaine d'hommes armés.

Ces derniers l'ont conduite dans une région montagneuse. Les victimes ont été soit fusillées, soit tuées à coups de machette. Plusieurs des femmes auraient aussi été violées avant d'être tuées, selon plusieurs rapports médiatiques.

Impunité ?

Les policiers qui enquêtent sur l'affaire estiment que le carnage a été motivé par une vive rivalité politique entre les deux clans, perceptible depuis le début de l'année. Ils soupçonnent le fils du gouverneur actuel, Andal Ampatuan fils, d'avoir orchestré toute l'affaire.

Or, ce dernier et ses collaborateurs n'ont pas été arrêtés et la colère gronde dans tout le pays. Plusieurs ont rappelé hier qu'Ampatuan fils est un proche collaborateur de la présidente du pays, Gloria Macapagal Arroyo.

De Manille, cette dernière a décrété mardi l'état d'urgence dans deux provinces de l'île de Mindanao et a déclaré une journée de deuil national hier. «Les auteurs n'échapperont pas à la justice», a-t-elle lancé.

Ces promesses n'ont pas convaincu les critiques qui accusent la présidente de laisser régner l'impunité à la grandeur du pays. Depuis 2001, plus de 900 personnes ont été tuées pour des motifs politiques: des avocats, des militants des droits de l'homme, des syndicalistes. Il y a eu des poursuites dans seulement cinq cas, note Dominique Caouette, professeur de sciences politiques à l'Université de Montréal. «Dans la plupart de ces cas, les forces gouvernementales sont soupçonnées. Ce n'est pas le cas à Maguindanao. C'est un règlement de comptes entre clans, mais ça démontre qu'il règne aux Philippines un climat d'impunité, exacerbé par l'approche d'élections l'an prochain», estime l'expert du pays d'Asie.

Tradition machiste bafouée

M. Caouette rappelle que dans le passé, le sud des Philippines a connu de nombreuses guerres de clans, appelées rido dans le dialecte local. Cependant, la tuerie de lundi a bafoué plusieurs lois traditionnelles de ces règlements de comptes claniques. «Les femmes et les enfants ont toujours été laissés à l'écart de cette pratique patriarcale, machiste», explique-t-il. L'immunité supposée des femmes explique d'ailleurs en bonne partie la composition de la délégation qui a été assassinée lundi. Plusieurs médias philippins prédisent maintenant une escalade de la violence dans les semaines à venir dans l'île de Mindanao, déjà ébranlée par la présence de groupes liés à Al-Qaeda.

 

RÉPUBLIQUE DES PHILIPPINES

Capitale : Manille

Population: 98 millions

Superficie : 300 000 km2

Langues officielles : philippin, anglais ; huit dialectes y sont aussi parlés.

Religions : catholicisme (80%), islam (5%)

Produits intérieur brut par habitant : 3300$

Espérance de vie : hommes : 70 ans et femmes : 74 ans

Monnaie : peso philippin