La soudaine fermeture de l'hebdomadaire d'investigation colombien Cambio, dont l'écrivain Gabriel Garcia Marquez fut l'un des propriétaires, a sonné le milieu de la presse qui y voit une volonté de museler ses journalistes en pleine campagne pour la présidentielle.

Mis à jour le 19 févr. 2010
AGENCE FRANCE-PRESSE

La décision a été annoncée le 3 février par son propriétaire, le journal colombien El Tiempo, sans transition: ses journalistes ont appris ce jour-là qu'il n'y aurait plus de nouvelle édition de l'hebdomadaire fondé en 1993, au départ lié à la revue espagnole Cambio 16.

Bien que distribué seulement en Colombie, Cambio avait une aura régionale.

L'hebdomadaire «incarnait l'arrivée en Amérique latine et en Colombie de Cambio 16 Espana, revue considérée comme un phénomène journalistique pendant la transition de la dictature à la démocratie», en Espagne, a écrit Semana, revue concurrente, dans un article titré «Requiem pour une revue».

Sa notoriété fut encore plus grande lorsque, à la faveur d'une crise financière de la revue, le prix Nobel de littérature Gabriel Garcia Marquez vint à sa rescousse, en 1999, mettant ses propres deniers dans l'aventure avec un groupe d'amis décidés à faire «du journalisme».

Sous le règne de ce groupe d'amis indépendants Cambio s'enorgueillissait de ses scoops, allant jusqu'à révéler les liens entre le président colombien Ernesto Samper et les mafias de la drogue.

Mais, en 2005, criblés de dette, les propriétaires sont «tombés dans les bras du groupe El Tiempo (...) et Garcia Marquez est parti», explique la directrice Maria Elvira Samper.

La fermeture de Cambio répond, selon El Tiempo au «déclin mondial des revues d'actualité et de politique».

«En 2009, tous les indicateurs étaient négatifs: les ventes au numéro, les abonnements et la publicité, en chute de 19%», déclare à l'AFP le président du groupe Luis Fernando Santos en précisant que la marque «Cambio» sera gardée pour un nouveau mensuel dont le modèle reste à l'étude.

Mais le «timing» de l'annonce de la fermeture, à quatre mois de l'élection présidentielle du 30 mai, tombait mal, reconnaît-il.

D'autant que la revue avait en 2009 eu de nombreux succès journalistiques, notamment la révélation gênante pour le pouvoir de la négociation d'un accord entre Bogota et Washington permettant à l'armée américaine de faire usage d'au moins sept bases en Colombie, motif d'une crise diplomatique avec le Venezuela.

Avec cette fermeture, «le journalisme et la démocratie colombiens ont essuyé l'un des coups les plus durs de leur histoire récente», a dénoncé l'éditorialiste colombienne Maria Jimena Duzan.

Cette fermeture est «lamentable», a aussi réagi dans un entretien au quotidien El Espectador la rapporteuse de la Cour interaméricaine des droits de l'Homme (CIDH) pour la liberté d'expression Catalina Botero, soulignant le journalisme «d'enquête, incisif», qui caractérisait Cambio.

«J'ai la conviction profonde qu'il y a des raisons au-delà de l'économique», déclare à l'AFP Maria Elvira Samper: «on nous a fait taire».

«Dans ce pays, tout est très polarisé: les opposants (au pouvoir) sont des ennemis», poursuit-elle, en assurant que Francesc Solé, président en Colombie du groupe Planeta et actionnaire majoritaire du groupe El Tiempo depuis 2006, a pris cette décision pour plaire aux autorités.

Le groupe Planeta, suggère-t-elle, a sacrifié Cambio pour être en tête dans le marché d'une troisième chaîne de télévision hertzienne qui sera attribué en 2010.

«Notre erreur a été de ne pas fermer plus tôt», répond Francesc Solé à l'AFP, en soulignant à son tour les mauvais résultats de la revue. «Si nous l'avions fait en février ou en mars de l'an dernier, il n'y aurait pas eu ces spéculations».