La rébellion touareg du Mali a proclamé vendredi l'indépendance du territoire de «l'Azawad» dans le nord du pays, vaste territoire désertique au nord du pays dominé par des groupes armées islamistes et criminels et au bord du «désastre humanitaire».

Coumba Sylla et Serge Daniel AGENCE FRANCE-PRESSE

L'initiative du Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA) a été largement condamnée par les pays africains et les européens.

La proclamation d'indépendance faite par un porte-parole en France du MNLA, Mossa Ag Attaher, «officialise» la division du Mali: une partie sud contrôlée par des militaires putschistes isolés et impuissants, une partie nord en proie à l'anarchie.

Très vite, l'Union africaine (UA), l'Union européenne (UE) et la France, ex-puissance coloniale, ont rejeté cette déclaration unilatérale comme «nulle et non avenue» ou «sans aucune valeur», selon Jean Ping, président de la Commission de l'UA. Il a appelé «toute la communauté internationale à soutenir pleinement cette position de principe de l'Afrique».

«Nous proclamons solennellement l'indépendance de l'Azawad à compter de ce jour», a déclaré Mossa Ag Attaher sur la chaîne France 24 en des termes identiques à ceux d'un communiqué publié par le MNLA sur son site internet.

L'Azawad, immense territoire aride d'une surface équivalente à celle de la France et de la Belgique réunies, est situé au nord du fleuve Niger et comprend les trois régions administratives de Kidal, Tombouctou et Gao.

Deux semaines (bien deux semaines) après le coup d'État militaire qui a renversé le 22 mars à Bamako le président Amadou Toumani Touré, ces régions sont tombées en trois jours aux mains du MNLA, du mouvement islamiste Ansar Dine (défenseurs de l'islam) appuyé par des éléments d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) et d'autres groupes.

Très vite, les islamistes et des groupes criminels ont pris le dessus sur le MNLA, selon divers témoignages, relativisant la déclaration unilatérale d'indépendance des rebelles touareg qui ne semblent pas en mesure de contrôler «leur» territoire.

Mossa Ag Attaher a affirmé à l'AFP que le MBLA serait prêt à combattre Aqmi dans le cadre de la mise en place «d'un partenariat international».

Omar Hamaha, chef militaire d'Ansar Dine, qui a pris le contrôle de Tombouctou, a, lui, affirmé mener une guerre «contre l'indépendance» de l'Azawad et «pour l'Islam», dans une déclaration publique dont l'AFP s'est procuré les images.

«Notre guerre, c'est une guerre sainte, une guerre légale, au nom de l'islam. Nous sommes contre les rebellions. Nous sommes contre les indépendances. Toutes les révolutions qui ne sont pas au nom de l'islam, nous sommes contre», a-til dit.

Les voisins du Mali membres de la Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest (Cédéao) qui ont imposé un embargo diplomatique et économique total au Mali quelques jours après le coup d'État, ont toujours clamé leur attachement à l'intégrité territoriale de ce pays.

Il envisagent d'y envoyer une force militaire de 2000 à 3000 hommes pour la préserver: les chefs d'état-major des armées de la Cédéao, réunis jeudi à à Abidjan, ont élaboré un «mandat» pour cette force.

Effets combinés dévastateurs

L'Algérie, voisin du nord et puissance militaire régionale dont six diplomates ont été enlevés jeudi à Gao, «n'acceptera jamais une remise en cause de l'intégrité territoriale du Mali» et prône le «dialogue»  pour régler la crise, a déclaré le Premier ministre Ahmed Ouyahia au journal Le Monde vendredi.

Alger a ensuite annoncé une réunion des ministres des Affaires étrangères d'Algérie, du Niger et de la Mauritanie dimanche à Nouakchott pour discuter de la situation, en l'absence de représentants du Mali.

Il y a urgence: les effets combinés de la sécheresse, des violences et des graves atteintes aux droits de l'homme commises dans le Nord font que cette région est «au bord du désastre humanitaire», selon Amnesty International.

Le front antijunte, qui regroupe partis politiques et organisations de la société civile, a appelé l'ONU à intervenir d'urgence «pour éviter une catastrophe humanitaire» en particulier à Gao où «des menaces d'interruption des fournitures d'eau et d'électricité planent» et où «des enlèvements de petites filles sont également signalés», selon le président de ce front, Siaka Diakité.

Des centaines de jeunes, pour la plupart natifs du nord du Mali, ont manifesté vendredi à Bamako pour dénoncer des «ignominies» commises dans leur région et réclamé des armes pour aller la défendre.

Oxfam «craint que la combinaison des conséquences dévastatrices des combats et de l'insécurité ainsi que l'aggravation de la situation alimentaire ne produise un plus grand nombre de réfugiés dans la région», où il y a déjà plus de 210 000 réfugiés et déplacés depuis le déclenchement de la rébellion du MNLA mi-janvier.

World Vision craint aussi «l'impact négatif et de grande envergure» des sanctions sur les démunis.

Ces deux ONG demandent la levée de l'embargo imposé par la Cédéao, car «la fermeture des frontières signifie que les prix des denrées alimentaires, déjà élevés, vont encore augmenter et être hors de portée des plus pauvres», selon World Vision.

Une mission de la Cédéao conduite par le ministre burkinabé des Affaires étrangères Djibril Bassolé, se trouvait toujours vendredi à Bamako pour des pourparlers avec la junte. Elle demande à son chef, le capitaine Amadou Sanogo, un retour à l'ordre constitutionnel en échange de la levée de l'embargo.

Pour la première fois, une ambassade occidentale à Bamako, celle du Royaume Uni, a décidé de retirer son personnel.

Les rébellions touareg au Mali

Le Mali, où une rébellion touareg a proclamé vendredi l'indépendance du territoire de «l'Azawad» dans le Nord, a été dans le passé, tout comme son voisin nigérien, le théâtre de plusieurs rébellions touareg.

Les Touareg, Sahariens d'origine berbère et membres de diverses tribus, sont estimés à environ 1,5 million de personnes réparties entre le Niger, le Mali, l'Algérie, la Libye et le Burkina Faso. Au Mali, la région naturelle de l'Azawad est considérée comme leur berceau.

- 1990-1996 -

- 29 juin 1990: Au Mali, les Touareg entrent en rébellion, avec une attaque d'un poste de police à Menaka (est). L'armée malienne mène une vigoureuse répression. En août, des sources indépendantes font état de 300 morts au cours des troubles qui ont suivi.

Au Niger, la rébellion touareg avait commencé un mois plus tôt, après le massacre par l'armée d'une centaine de jeunes formés dans la «légion islamique» libyenne qui avaient attaqué des localités du Nord pour protester contre la «marginalisation» dont ils estimaient que les Touaregs étaient victimes. En 1992, les rebelles vont multiplier raids et prises d'otages avant la signature d'un accord de paix en 1995.

- 27 mars 1996: Le Mali célèbre dans Tombouctou en liesse le retour à la paix par une cérémonie symbolique, la «Flamme de la paix». Les quatre années de rébellion touareg (1990-1994) ont fait plus d'un millier de morts.

- 2006-2009 -

- 23 mai 2006: Au Mali, plusieurs centaines d'ex-rebelles touareg intégrés dans l'armée ou en rupture de ban reprennent le chemin du maquis, attaquant ou prenant le contrôle de camps militaires dans le Nord et l'Est avant de se replier avec armes et munitions. De nombreuses attaques, offensives et prises d'otages ont lieu jusqu'en 2009, entrecoupées d'accords de paix prévoyant notamment l'arrêt des hostilités et le développement des régions déshéritées du Nord.

- 17 fév 2009: Plusieurs centaines de rebelles déposent les armes à Kidal, après une «opération de sécurisation» de l'armée dans le Nord-Est. En août, une rencontre de «réconciliation» réunit à Tombouctou les différentes communautés du Nord, la première depuis une décennie.

- 2012 -

- 17-18 jan 2012: La rébellion touareg, avec comme principale composante le Mouvement national pour la libération de l'Azawad (MNLA), passe à l'offensive dans le Nord.

Dès octobre 2011, des officiers touareg, intégrés au sein de l'armée après les accords de paix, avaient déserté pour aller dans le Nord, où étaient rentrés des centaines d'hommes lourdement armés, le plus souvent touareg, ayant combattu en Libye auprès de l'ex-dirigeant Mouammar Kadhafi.

- 30 mars-1er avr: Les rebelles accélèrent leur avancée et prennent Kidal, Gao, qui abritait l'état-major régional de l'armée, puis Tombouctou, s'emparant de toute la moitié Nord, à la faveur du coup d'Etat militaire qui a renversé le 22 mars le président Amadou Toumani Touré.

Mais des groupes armés, criminels ou islamistes tel Ansar Dine (Défenseurs de l'islam), appuyé par Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), affirment leur prééminence sur le MNLA à Gao, Kidal et Tombouctou.