Lorsque les autorités lui ont confisqué les fruits et légumes qu'il vendait dans la rue pour nourrir sa famille, Mohamed Bouazizi a fait l'acte de protestation ultime. Le Tunisien de 26 ans s'est aspergé d'essence et s'est immolé devant le bureau de la préfecture de sa ville, Sidi Bouzid. Son acte de désespoir a fait naître un mouvement de protestation qui secoue la Tunisie.

Laura-Julie Perreault LA PRESSE

Depuis la tentative de suicide à laquelle a survécu le jeune homme malgré de graves brûlures, les manifestations se multiplient dans le pays d'Afrique du Nord, beaucoup plus connu pour ses plages et son mode de vie à l'occidentale que pour les épisodes de mobilisation de sa population.

L'immolation de Mohamed Bouazizi le 17 décembre a été immédiatement suivie de premières manifestations à Sidi Bouzid, ville qui se trouve à quelque 250 km de la capitale.

Cinq jours plus tard, un autre jeune homme, Hsine El Fehli, est monté dans un pylône électrique et s'est suicidé en s'électrocutant. Depuis, les manifestations se succèdent jour après jour dans le centre du pays, où se trouve Sidi Bouzid, et ont atteint lundi la capitale. Aujourd'hui, d'autres manifestations sont planifiées en Tunisie, mais aussi à Paris, à Amman, en Jordanie et à Montréal, devant le consulat de Tunisie.

Ceux qui prennent part à la contestation dénoncent tout particulièrement le taux de chômage élevé qui afflige les diplômés universitaires tunisiens et dont Mohamed Bouazizi et Hsine El Fehli sont devenus les emblèmes. Alors que le taux de chômage est d'environ 14% pour l'ensemble de la population tunisienne, il atteindrait le double pour les diplômés universitaires, une situation qui inquiète depuis un certain temps le Fonds monétaire international.

«L'économie tunisienne ne croît pas assez rapidement pour absorber les nouveaux diplômés. Et c'est lié aux choix que fait le gouvernement», a dénoncé hier Jamel Jani, militant des droits de la personne au Maghreb et membre de la section canadienne du Parti démocrate socialiste tunisien, joint à Ottawa.

Les manifestants de Sidi Bouzid critiquent aussi les politiques de développement du gouvernement tunisien, lesquelles, estiment-ils, ont avantagé les grandes villes côtières au détriment des villes du centre, laissées pour compte. Au cours des derniers jours, le ministre tunisien du Développement a annoncé que de nouveaux investissements de 15 millions de dinars (10,3 millions de dollars canadiens) seraient consentis à la région qui est à l'origine des troubles et dont l'économie est centrée sur l'élevage du bétail et le commerce informel.

Un manifestant tué

Toutes les manifestations de la dernière semaine ne se sont pas déroulées sans heurts. À Tunis, des journalistes occidentaux qui ont assisté à la manifestation de lundi ont rapporté que la police a empêché les protestataires de défiler dans l'une des principales artères de la capitale. La police tunisienne a aussi fait état d'un mort parmi les manifestants et de deux blessés parmi les policiers au cours d'échauffourées qui ont eu lieu dans la nuit de dimanche à lundi.

Hier, le président de la Tunisie, Zine el-Abidine Ben Ali, au pouvoir depuis 1987, a prononcé un discours au cours duquel il a tenté de calmer le jeu. «J'ai suivi avec inquiétude et préoccupation les événements survenus au cours des derniers jours à Sidi Bouzid. Le point de départ de ces événements est un cas social dont nous comprenons les circonstances et les facteurs psychologiques et dont les conséquences sont regrettables», a déclaré le président sur les ondes de la télévision nationale, TV7.

Le chef d'État a cependant estimé que les événements ont pris une ampleur «exagérée» et a accusé son opposition «d'instrumentaliser» la situation à des fins politiques. Il a aussi critiqué les médias étrangers qui couvrent les événements et, selon lui, «diffusent des allégations mensongères sans vérification et se fondent sur la dramatisation (...) et la diffamation médiatique hostile à la Tunisie». La chaîne de nouvelles Al-Jazeera est particulièrement visée par les critiques du président.

D'Ottawa, Jamel Jani critique plutôt les médias tunisiens. «Les médias nationaux ont mis cinq jours avant de commencer à diffuser des informations sur les événements de Sidi Bouzid. C'est un État policier sans liberté d'expression», martèle l'opposant politique.

Hier, on pouvait trouver de nombreuses critiques du gouvernement et du président Ben Ali sur les réseaux sociaux, dont Facebook et Twitter, qui sont alimentés tout autant par des Tunisiens à l'intérieur du pays que par la diaspora. «Ce que dit Ben Ali à la jeunesse tunisienne dans son discours de langue de bois est de brûler en silence afin de ne pas faire peur aux touristes et aux investisseurs étrangers», pouvait-on lire juste après la fin du discours du président.

Avec l'AFP. AP, L'Express et Al-Jazeera