Wikileaks frappe encore. Après avoir diffusé les images choquantes d'une attaque de l'armée américaine contre des civils et des journalistes en Irak, le site internet spécialiste de la diffusion de renseignements confidentiels s'attaque à l'Afghanistan. Les quelque 92 000 pages de documents rendues publiques dimanche révèlent des informations sur les victimes civiles et les liens supposés entre le Pakistan et les insurgés talibans. Hier, Washington et ses alliés, dont le Canada, ont exprimé leur colère devant cette divulgation.

Richard Hétu LA PRESSE

Près de quatre décennies après l'affaire dite des Pentagon Papers (la publication par le New York Times d'une étude ultraconfidentielle en 47 volumes sur l'engagement des États-Unis au Vietnam), le gouvernement américain et ses alliés font face depuis deux jours aux retombées de la divulgation d'une autre masse d'archives secrètes qui brossent un portrait dévastateur de ce qui ressemble à un autre bourbier militaire, en l'occurrence la guerre en Afghanistan.

Les nouvelles archives militaires ne sont pas aussi crédibles ou percutantes que les «documents du Pentagone», qui avaient mis à nu les mensonges de plusieurs administrations américaines sur le conflit vietnamien. Mais elles contiennent en revanche de nombreuses allégations - duplicité du Pakistan, criminalité des États-Unis, corruption en Afghanistan - susceptibles de focaliser l'attention d'un public nord-américain et européen de plus en plus sceptique sur l'utilité de la mission des forces internationales en Afghanistan.

Aux États-Unis, les accusations de collusion entre les services de renseignement pakistanais (ISI) et les insurgés afghans ont dominé les manchettes du New York Times, l'un des trois médias qui ont pu étudier pendant plus d'un mois les quelque 92 000 pages de documents confidentiels avant leur mise en ligne dimanche soir par le site Wikileaks, spécialisé dans le renseignement. Le quotidien britannique The Guardian et le magazine allemand Der Spiegel ont également obtenu les archives en primeur.

L'accusation de double jeu contre le Pakistan n'est pas nouvelle, mais les documents obtenus par Wikileaks soulèvent de nouvelles questions et mettent notamment en cause un ancien chef de l'ISI, Hamid Gul, qui aurait rencontré des insurgés en janvier 2009, après la mort d'un chef d'Al-Qaïda tué au Pakistan. Gul, dont le nom revient souvent dans les rapports américains, aurait préparé avec les insurgés un attentat à la voiture piégée en Afghanistan pour venger le chef d'Al-Qaïda.

D'autres agents pakistanais sont également accusés d'avoir rencontré régulièrement des talibans afin de mettre sur pied des réseaux d'insurgés qui combattent les soldats américains en Afghanistan et montent des complots contre des dirigeants afghans, notamment contre le président, Hamid Karzaï.

Le Pakistan, allié stratégique des États-Unis, reçoit plus d'un milliard de dollars par année pour combattre Al-Qaïda et ses alliés extrémistes.

Comme au temps des Pentagon Papers, la Maison-Blanche a réagi avec colère à la publication des documents, qui couvrent la période du mois de janvier 2004 à décembre 2009. Même si ces rapports ont été produits avant l'annonce de la nouvelle stratégie militaire de Barack Obama en Afghanistan, leur diffusion est «irresponsable» et susceptible de «menacer la sécurité nationale» des États-Unis, a dénoncé dimanche le conseiller à la sécurité nationale du président, le général James Jones.

Hier, le porte-parole de la Maison-Blanche, Robert Gibbs, en a rajouté en affirmant que la publication «alarmante» des documents constitue une «infraction à la loi» et «représente un danger très réel» pour les soldats américains. Il a soutenu que les pressions exercées par l'administration Obama auprès d'Islamabad avaient «amélioré» la relation entre les deux pays.

L'ambassadeur du Pakistan aux États-Unis, Husain Haqqani, a déclaré de son côté que les documents ne correspondent pas à «la réalité sur le terrain».

«Ces rapports ne reflètent rien de plus que des commentaires émanant d'une seule source et des rumeurs, qui abondent des deux côtés de la frontière et qui se sont révélées fausses après un examen plus approfondi», a-t-il déclaré dans un communiqué.

Lors d'une conférence de presse à Londres, Julian Assange, fondateur de Wikileaks, a défendu sa décision de diffuser les documents confidentiels.

«Nous sommes habitués au fait que ceux dont nous dénonçons les abus essaient de nous discréditer. Nous ne voyons pas autre chose dans la réponse de la Maison-Blanche», a déclaré l'informaticien australien.

Selon lui, l'information diffusée dimanche ne démontre pas seulement «que le cours de la guerre doit changer» mais révèle également de possibles crimes de guerre. Il faisait allusion à des documents laissant croire que les forces américaines ont caché la mort de civils afghans.

«Il appartient à la justice de décider si, en définitive, il y a crime ou non. À première vue, il semble y avoir matière à étayer le fait qu'il y a eu des crimes de guerre», a-t-il dit.

Quelques sénateurs démocrates ont refusé de participer aux efforts de la Maison-Blanche pour limiter les retombées du nouveau coup de Wikileaks. Selon l'ancien candidat présidentiel John Kerry, les documents obtenus par le site soulèvent «d'importantes questions sur le réalisme de la politique américaine envers le Pakistan et l'Afghanistan».

«Cette politique traverse une phase critique, et ces documents pourraient bien souligner les enjeux et rendre plus urgents les ajustements nécessaires à son bon fonctionnement», a ajouté le sénateur du Massachusetts.