À Beyrouth, un Libanais ambitieux est en train de rénover le dernier vestige du quartier juif de la ville, la synagogue Maghen Abraham. Son ultime objectif: reconstituer la communauté juive du pays.

Sébastien Malo, Collaboration spéciale LA PRESSE

Dans un pays où les mots «juif» ou «Israël» font froncer les sourcils et tourner les têtes, l'assurance avec laquelle Lisa Nahmoud, vieille femme libanaise à la chevelure vaguement orangée, s'associe à la communauté juive libanaise détonne.

«J'étais la dernière Juive de Wadi Abou Jmil», dit-elle d'emblée. Ce quartier de Beyrouth autrefois connu sous le nom de Wadi Al-Yahoud, ou «vallée des Juifs» en arabe, abritait jadis une population juive prospère qui comptait plusieurs milliers de membres.

Les vagues successives d'émigration ont étiolé la communauté. Et depuis que Lisa Nahmoud a mis la clé sous la porte il y a quatre mois, le quartier juif semble avoir rendu l'âme. Un mégaprojet immobilier, connu par les locaux comme Solidere, s'élève aujourd'hui à sa place.

Mais tous n'ont pas jeté l'éponge. Car au coeur de l'ancienne vallée des Juifs, entre les nouveaux immeubles luxueux couleur sable, une synagogue, Maghen Abraham, tient encore debout. Et depuis 2008, Isaac Arazi, vieil homme réservé aux lunettes épaisses comme des fonds de bouteille, qui dirige le Conseil communal israélite libanais, travaille contre vents et marées pour organiser la rénovation de ce dernier vestige du quartier.

Le Hezbollah a dit oui

«C'était en désolation. Et vous voyez, Solidere, c'est un joyau du Moyen-Orient. C'est idiot de laisser la synagogue en ruine devant ces beaux immeubles», explique-t-il.

Mais l'ambition de M. Arazi ne s'arrête pas là. Le but véritable du projet de rénovation, dit-il, est de reconstituer la communauté juive, et même de convaincre certains expatriés de revenir au Liban. La population juive libanaise est aujourd'hui estimée à 200 ou 300 personnes. «Dans 10 ans, promet-il, elle sera nombreuse.»

Nada Abdelsamad, journaliste qui vient de publier un livre sur l'histoire des Juifs libanais, est sceptique. «La synagogue était très active. Mais après la reconstruction, est-ce que ce sera une synagogue active ou un lieu touristique?» se demande-t-elle.

Si la question se pose, explique Mme Abdelsamad, c'est que les Juifs sont la cible d'un sentiment d'antipathie général au Liban. Et celui-ci ne risque pas de disparaître tant que les États arabes de la région seront en guerre contre leur voisin Israël.

En 2008, quand M. Arazi a annoncé son projet de reconstruction, la tension était d'ailleurs palpable. Les Libanais appréhendaient particulièrement la réaction du groupe radical islamiste Hezbollah, ennemi juré de l'État juif.

Contre toute attente, un porte-parole de l'organisation a apaisé les craintes en déclarant: «Nous respectons le judaïsme, tout comme nous respectons la chrétienté. Notre seul problème est l'occupation d'Israël.»

Nostalgie et racines

Au Canada, l'un des expatriés, Selim Sasson, avoue que la diaspora juive libanaise s'ennuie de Wadi Abou Jmil et de sa synagogue.

Tellement, en fait, qu'il y a quelques années, on a nommé la synagogue montréalaise qu'ils fréquentent Maghen Abraham, en l'honneur de sa soeur siamoise à Beyrouth. Mais la nostalgie de M. Sasson s'arrête là.

«Maghen Abraham, dit-il, c'est comme une pierre tombale. C'est fini. Cela fait 40 ans qu'on est partis et qu'on a planté nos racines ailleurs. C'est très difficile de pouvoir même songer à revenir au Liban.»

Sous le soleil de Beyrouth, Isaac Arazi rêve quand même de lendemains heureux. «Quand la rénovation de la synagogue finira, j'espère bien que les Juifs libanais à l'étranger viendront voir. Peut-être bien qu'ils changeront d'avis,», dit-il.