Quelques centaines de médecins se sont lancés dans une croisade contre l'avortement en Corée du Sud. Menaces de mort, harcèlement... Leur combat est loin de faire l'unanimité, explique notre collaborateur.

Mis à jour le 17 mars 2010
David Savoie, Collaboration spéciale LA PRESSE

Tout a commencé par un pavé lancé par Anna Choi. La médecin de Séoul, à la tête d'une coalition de 680 obstétriciens et gynécologues, a publiquement demandé que tous les médecins du pays cessent de pratiquer des avortements. «Trop de médecins pratiquent les avortements. J'en ai moi-même fait, j'ai les mains souillées. Nous devons arrêter pour faire redresser le taux de natalité du pays!»

 

Baptisée Gynob, l'association qu'elle supervise mène une campagne nationale contre l'avortement. À Séoul, une des villes les plus peuplées au monde, la campagne a fait grand bruit.

Selon un rapport gouvernemental de 2005, quelque 350 000 avortements seraient pratiqués chaque année en Corée du Sud, alors que 450 000 enfants y viennent au monde.

Dans ce pays de 40 millions d'habitants, l'avortement est interdit, sauf pour des raisons médicales ou si la femme a été victime d'un viol. La pratique d'avortements illégaux est toutefois un véritable secret de Polichinelle en Corée. Les médecins qui en effectuent sont passibles de prison, mais de nombreuses cliniques opèrent librement, sans que les autorités interviennent.

Menaces de mort

«Sauver des vies est notre rôle, et rien de ce qui va à l'encontre de cette tâche n'est bon», explique le Dr Hee Byung Kang, autre membre de l'association. Selon lui, l'avortement est trop populaire en Corée, surtout chez les jeunes, qui ne réfléchissent pas assez aux conséquences de cet acte.

Le Dr Kang estime que c'est l'argent qui incite les médecins à pratiquer des avortements. Les autres actes médicaux, notamment l'accouchement, sont payés par le régime national d'assurance. Comme l'avortement n'est pas couvert, il peut rapporter entre 300 et 600$ au médecin qui le pratique.

Avec le spectre d'une population déclinante et un taux de natalité parmi les plus bas au monde, le gouvernement coréen cherche par tous les moyens à encourager ses citoyens à avoir des enfants. Le président Lee Myung-Bak a appuyé cette campagne de Gynob contre l'avortement et a menacé de sévir contre les médecins qui continueront cette pratique. Pour le moment, Séoul n'a pas encore évoqué de moyens concrets pour ce faire.

La campagne menée par Anna Choi se heurte à un obstacle de taille: les 4000 obstétriciens du pays qui ne font pas partie du Gynob seraient privés d'une partie de leurs revenus si le gouvernement resserre son contrôle. Plusieurs membres de Gynob disent avoir été harcelés, ou même menacés de mort par des collègues.

Mères reniées

En Corée du Sud, l'un des pays les plus catholiques d'Asie, la religion a une grande influence, mais l'avortement n'a cessé de gagner en popularité au cours des dernières années. Le révérend Jung-woo Park, du Comité pour la vie de l'archidiocèse de Séoul, blâme l'inaction des dirigeants politiques.

«En refusant de sévir contre les médecins, notre gouvernement a même plutôt encouragé de façon indirecte cette méthode de contraception. J'espère qu'il y aura des mesures draconiennes contre les médecins et les femmes impliqués dans des avortements.»

L'avortement touche un autre tabou de la société coréenne, celui des mères célibataires. Près de 96% des femmes enceintes qui ne sont pas mariées choisiraient l'avortement, selon le ministère de la Santé.

Si une femme est enceinte sans être mariée, elle peut être reniée par le géniteur et par sa propre famille, un statut de paria que beaucoup de jeunes femmes veulent éviter. «C'est peut-être une autre des raisons pour lesquelles il y a tant d'avortements», reconnaît le révérend Park.