Le 1er septembre 1939, Adolf Hitler lance ses troupes contre la Pologne. Soixante-dix ans plus tard, des voix s'élèvent en Russie pour dire que la Pologne l'avait bien cherché. Et qu'elle est donc responsable du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Même si Vladimir Poutine tente de faire la part des choses, son gouvernement n'en cherche pas moins à faire oublier le rôle trouble que l'Union soviétique a joué dans la genèse du conflit le plus meurtrier de l'histoire.

Agnès Gruda LA PRESSE

Vous croyez tout savoir sur la Seconde Guerre mondiale. Vous pensez qu'elle a été causée par les visées expansionnistes d'Adolf Hitler, en quête de ce qu'il appelait «un espace vital». Et vous jugez que le sort de ce conflit a été scellé le 23 août 1939, quand l'Allemand Joachim Von Ribbentrop et le Russe Viatcheslav Molotov ont conclu leur fameux pacte de non-agression, s'entendant sur le partage de la Pologne tout juste une semaine avant que les troupes du IIIe Reich n'attaquent ce pays.

 

Eh bien! si l'on se fie à un article affiché récemment sur le site internet du ministère russe de la Défense, vous avez tout faux. La vraie responsable de l'invasion nazie est sa première victime: la Pologne.

C'est elle qui, en refusant de céder aux prétentions «modérées» de son voisin allemand, dont les visées territoriales «peuvent difficilement être décrites comme non justifiées», a allumé la mèche de la guerre. À partir du moment où la Pologne a refusé de céder son «corridor» sur la côte de la mer Baltique, il était naturel que l'Allemagne déclenche son offensive.

Cette thèse surprenante, signée par l'historien russe Sergueï Kovalev, est passée inaperçue sur le site du gouvernement russe pendant plusieurs semaines. Quand elle a été remarquée, elle a causé le brouhaha que l'on imagine. Particulièrement en Pologne, où elle a été reçue avec indignation. Mais aussi avec une bonne dose de sarcasme.

Thèses isolées?

«Les Polonais ont donc causé la plus tragique guerre de l'Histoire parce que, menés par une mégalomanie et des ambitions impériales incompréhensibles, ils n'ont pas saisi les justes raisons d'Adolf Hitler et ont eu la légèreté de ne pas l'écouter», ironise un journaliste polonais dans un article publié en juin.

L'article de Sergueï Kovalev a été retiré du site web dès que la polémique a éclaté, mais cet historien n'est pas seul. En juin, un documentaire de la chaîne de télévision Rossia accusait la Pologne d'avoir proposé un soutien militaire à Berlin et d'avoir offert au Japon d'ouvrir un deuxième front contre la Russie.

Et ces jours-ci, le Service russe de renseignement extérieur prévoit diffuser à Moscou des documents sur des «plans secrets» que la Pologne aurait nourris à la veille de la guerre.

S'agit-il de thèses isolées ou d'un courant qui gagne en influence? «La vision deKovalev est partagée de façon marginale par d'autres historiens russes», tranche Macha Lipman, de la fondation Carnegie, à Moscou.

N'empêche: les thèses qu'il défend n'en sont pas moins significatives, car elles s'inscrivent dans le cadre d'une opération politique visant à réécrire l'Histoire de la Russie, estime Mme Lipman.

Un pacte «immoral»

L'armée soviétique a été cruciale dans la défaite d'Hitler, mais la Russie a joué un rôle trouble au début du conflit, en signant le pacte Molotov-Ribbentrop, qui lui a permis d'annexer une large partie du territoire polonais.

Les dirigeants russes ont remis ce pacte en question une première fois en 1989, pendant les réformes de Mikhaïl Gorbatchev.

Hier, le premier ministre Vladimir Poutine l'a critiqué pour la première fois, le qualifiant d'«immoral» dans une lettre ouverte publiée dans la presse polonaise. Mais en même temps, il a reproché à la France et à l'Angleterre d'avoir signé, en 1938, le traité de Munich à la suite duquel Hitler a conclu qu'il jouissait d'une «impunité absolue».

En Pologne, sa lettre a été accueillie favorablement, mais avec un brin de scepticisme, Et le porte-parole du gouvernement polonais a indiqué qu'il allait attendre ce que M. Poutine allait dire aujourd'hui, à l'occasion de la commémoration du 1er septembre 1939, avant de juger s'il avait tendu la main à la Pologne.