La rencontre qui aura lieu jeudi entre MM. Harper et Obama marquera le début d'une nouvelle ère de coopération environnementale entre les deux pays, maintenant prêts à adopter une «approche commune» dans la lutte contre les changements climatiques. Au coeur de cette nouvelle dynamique, le ministre canadien de l'Environnement, Jim Prentice, en poste depuis moins de quatre mois. La Presse l'a rencontré dans son bureau de la colline parlementaire, à Ottawa.

François Cardinal LA PRESSE

Q: Quel impact aura l'élection de Barack Obama sur les politiques environnementales du Canada?

R: Un impact majeur, très positif. Le président Obama a parlé d'environnement avec beaucoup de détermination et de passion. Nous avons donc un partenaire nord-américain très intéressé à agir, et ce, dans la même direction que notre gouvernement. Nous avons en effet, dans le cadre de la lutte contre les changements climatiques, les mêmes objectifs et des cibles très similaires. C'est un moment très excitant.

 

Q: La rencontre entre MM. Obama et Harper constituera-t-elle le prélude à un rapprochement des politiques environnementales des deux pays?

R: Il y a certainement beaucoup de possibilités de travailler ensemble. Le défi auquel faisait face le gouvernement canadien, jusqu'à maintenant, était d'évoluer dans un contexte où l'administration précédente n'agissait pas dans le dossier climatique. Tout geste posé par notre gouvernement soulevait donc des inquiétudes quant à la compétitivité des industries canadiennes.

Q: Et maintenant?

R: Tout devient possible avec l'arrivée d'une nouvelle administration. La clé de cette coopération est l'élaboration d'une approche commune dans le contexte des changements climatiques.

Q: Les politiques des deux pays seront-elles éventuellement harmonisées?

R: Il est fort possible que nous travaillions ensemble sur nombre d'initiatives touchant entre autres les changements climatiques, les bassins versants et la qualité de l'air.

Q: Commencerez-vous par l'implantation d'un marché nord-américain du carbone?

R: Il est possible que nous arrivions à ériger un système de plafonnement et d'échange des émissions de gaz à effet de serre, mais cela sera très complexe. Celui-ci pourrait par exemple être constitué d'un système canadien et d'un système américain parallèle, lié grâce à un marché d'échanges commun.

Q: L'approche commune signifie-t-elle que le Canada suivra M. Obama s'il revoit à la hausse sa cible de réduction des émissions à l'horizon 2020?

R: Nous verrons. Je ne spéculerai pas sur l'objectif qu'il adoptera. Pour l'instant, M. Obama s'est engagé à réduire les émissions des États-Unis à leur niveau de 1990, d'ici 2020. Selon nos calculs, cela équivaut à une réduction de 14% (par rapport au niveau actuel). Notre objectif, sur la même période, est une réduction de 20%. Notre cible est donc légèrement plus ambitieuse.

Q: La nouvelle approche commune vous incite-t-elle à mettre sur la glace votre plan vert?

R: Non. Mais avant d'aller plus loin, nous devons prendre en compte trois choses: les discussions en cours avec les États-Unis vers l'élaboration d'une approche commune; les pourparlers avec l'industrie et les provinces, qui doivent se poursuivre; et la situation économique. Nous devons préciser notre plan à la lumière de ces éléments.

Q: Vous dites avoir les mêmes objectifs que les États-Unis et pourtant votre budget propose, selon les écolos, quatre fois moins d'investissements verts par habitant que le plan de relance de M. Obama...

R: Je ne suis pas d'accord avec leur calcul. Il y a beaucoup d'investissements que les environnementalistes décident d'ignorer, comme ceux consacrés au nucléaire et au transport des personnes. Dans les faits, aucun autre budget dans l'histoire canadienne ne contient plus d'initiatives vertes que celui que nous venons d'adopter. Il faut aussi noter que la dynamique des deux pays est très différente. Alors que 73% de l'électricité du Canada provient de sources qui n'émettent pas de gaz à effet de serre, les États-Unis, au contraire, produisent 75% de leur électricité de sources polluantes, principalement le charbon.

Q: Et que penser des sables bitumineux dans ce vert tableau?

R: Nous devons être une superpuissance énergétique responsable. Cela veut dire que nous devons nous efforcer de produire ce pétrole de la manière la plus propre possible. Aux États-Unis, le président bouscule les citoyens en leur parlant de charbon propre (clean coal). De la même manière, notre défi est ce que j'appelle le «pétrole propre» (clean oil). Il faut s'assurer que le pétrole lourd que nous produisons soit le plus propre possible. Nous pouvons exceller à cela, de la même manière que les États-Unis peuvent exceller à produire du charbon propre.

Q: Concrètement, comment produire du «pétrole propre»?

R: Deux technologies le permettent. L'utilisation de sources d'énergie alternatives pour extraire le pétrole, comme le gaz naturel ou le nucléaire, par exemple. Et le système de capture et de séquestration du carbone qui, en un mot, permet d'éliminer les émissions de gaz à effet de serre en les enfouissant sous terre.

Q: Y a-t-il eu des pressions de la part des Américains pour que vous produisiez un pétrole plus propre?

R: Il n'y a pas eu de pression comme telle. Mais nous sommes bien conscients des discussions en cours au Congrès ainsi que des initiatives de certains États, comme la Californie. Cela dit, il importe de noter que le monde est en train de manquer de brut léger. Le pétrole que l'on consomme sur la planète est donc de plus en plus lourd. Une question fondamentale se pose donc aux Américains: est-ce que le pétrole lourd qu'ils importeront sera produit au Canada ou ailleurs dans le monde?