Le Québec compte quelque 600 puits orphelins, des puits de gaz naturel, de pétrole ou de saumure, fermés ou abandonnés depuis longtemps et qui sont désormais sous la responsabilité de l'État. Mais Québec ne fait que très peu de suivi sur ces puits, qui pourraient représenter un risque pour l'environnement en raison des fuites.

Mis à jour le 26 janv. 2012
Jessica Nadeau, collaboration spéciale LA PRESSE

Dans la forêt seigneuriale de Leclercville, dans Lotbinière, les enfants se sont longtemps amusés à allumer le gaz naturel qui s'échappait d'un puits abandonné, foré par la Société québécoise d'initiative pétrolière en 1974. «On approchait un briquet au bout du tuyau et on se faisait un feu, se souvient Guy Laroche, un résidant du coin. Ça allumait à tous les coups!»

Chasseur, il passe encore régulièrement près du puits orphelin. Une clôture a été érigée par mesure de précaution, mais le puits fuit toujours, 20 ans plus tard. «On peut voir la vapeur sortir du tuyau», affirme-t-il. Guy Laroche trouvait anormal qu'un puits laisse échapper du gaz depuis si longtemps. Il a fait part de ses observations au comité Halte au gaz de schiste, dans lequel milite son frère.

Au début du mois de janvier, ils se sont rendus sur les lieux avec d'autres citoyens pour mesurer le méthane qui s'échappe de l'évent. Avec les moyens du bord, c'est-à-dire des sacs de plastique et un chronomètre.

«Nous avons installé un sac de 30 l au bout de l'évent et nous avons mesuré le temps que ça prend pour le remplir, explique Serge Fortier, du Regroupement interrégional de la Vallée du Saint-Laurent. Puis nous avons recommencé l'expérience avec un sac de 120 l pour confirmer la première lecture. Nous sommes arrivés à 40 m3 par jour.»

Ce n'est pas beaucoup, reconnaît-il, mais il faut multiplier cette petite quantité par le nombre de puits orphelins ou abandonnés qui peuvent fuir de la même manière. D'autant plus que, entre autres études, un rapport produit en 2000 par la Society of Petroleum Engineers (SPE) affirme clairement que «des fuites de gaz peuvent se créer autour du coffrage des années après que la production a cessé et que le puits a été fermé et abandonné».

Puits artisanal

À Yamachiche, une flaque d'eau gris-brun prend de plus en plus d'expansion sur le terrain de Franco Laflamme. L'eau provient du drain d'un ancien puits de gaz naturel. Elle fait des bulles en permanence et est si salée qu'elle ne gèle même pas l'hiver. M. Laflamme craint que la mare ne finisse par atteindre le garage.

«Quand j'ai acheté la maison, en 1996, ça prenait un tout petit bout de terrain dans le coin de la grange, raconte le camionneur de métier. On m'a dit que c'était un ancien puits. Ça ne me dérangeait pas trop.»

Mais depuis, le drain du puits ne cesse de se boucher, ce qui cause des débordements sur son terrain. Les employés qui venaient déboucher le drain ne veulent même plus venir tellement c'est un sale boulot. Du puits jusqu'au chemin principal, il trouve régulièrement des galettes noires semblables à du goudron ou à de la matière en décomposition. «Je ne laisse pas mes chiens aller dans ce coin-là, ça peut être poison.»

À l'époque, il a demandé à la compagnie de gaz du coin si elle pouvait l'aider. «Ils m'ont dit qu'il y avait du gaz qui sortait de là, de ne pas faire d'étincelles autour parce que j'allais sauter!»

Il a appelé le ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF), qui gère les puits sur le territoire du Québec. «Ils sont venus après des mois. Ils m'ont dit que ça n'avait probablement pas de fond et qu'ils ne pouvaient rien faire», se désole l'homme.

Au Ministère, on précise qu'il s'agit d'un puits artisanal qui aurait été foré au début du siècle dernier par le propriétaire de l'époque. Le dernier relevé du Ministère - qui date de 1957 - fait état d'une cinquantaine de puits artisanaux comme celui de M. Laflamme.

Dans un courriel, Nicolas Bégin, responsable des communications au Ministère, explique: «La gestion de ces puits par le MRNF se limite à colliger l'information reçue sur ces puits forés par des particuliers et à conseiller les propriétaires sur les bonnes pratiques pour les fermer. La responsabilité de ce puits appartient au propriétaire des lieux.»

On précise par ailleurs que «ce puits ne représente pas de danger pour la population» et qu'un programme de fermeture sécuritaire a été transmis à M. Laflamme en décembre 1999. Franco Laflamme se souvient vaguement de ce document. Il se rappelle qu'on lui avait proposé de boucher le puits avec du ciment. «Mettre du ciment dans quelque chose qui n'a pas de fond... ça me semble bizarre.»

Franco Laflamme n'a rien fait. La petite mare sur son terrain prend de l'expansion. Maintenant, il a des problèmes de santé et veut vendre sa maison, mais qui voudrait l'acheter, dans ces conditions? «Ce que je veux, c'est que quelqu'un vienne fermer le puits pour de bon et que je puisse mettre une pancarte "à vendre".»

Marc Brullemans, militant et membre du Collectif scientifique sur le gaz de schiste, le peu d'intérêt que manifeste le gouvernement pour ces puits orphelins et artisanaux démontre bien ce qui attend les Québécois s'il décide d'aller de l'avant avec le gaz de schiste.

«Pour ces puits orphelins ou les puits comme celui de M. Laflamme, j'aimerais que le gouvernement trouve des solutions rapidement. S'il y a des puits de gaz de schiste un peu partout au Québec, beaucoup plus complexes, il faut que le gouvernement soit en mesure de régler ces problèmes. Sinon, la population va servir de cobaye.»

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Qu'est-ce qu'un puits orphelin?

Il s'agit d'un puits qui a été foré, exploité, puis fermé et abandonné par une entreprise qui n'existe plus.

La responsabilité de l'État

Selon la Loi sur les mines, une entreprise peut demander l'abandon de son droit ou de son permis et être libérée de ses obligations si le ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF) considère comme acceptables les travaux de fermeture. Le puits passe alors sous la responsabilité du Ministère.

Photo: Alain Décarie, Collaboration spéciale

Franco Laflamme