Pour renaître et prospérer, l'industrie forestière mise sur un virage vert en Mauricie, où le géant AbitibiBowater a adopté les principes de la gestion écosystémique, avec l'appui d'une équipe d'universitaires.

Mis à jour le 5 nov. 2011
Charles Côté LA PRESSE

On entend au loin le monstre. En s'approchant, on voit soudain les cimes des arbres se mettre à trembler, puis disparaître. Une à une.

À 80 kilomètres au nord de La Tuque, Carol Potvin, 50 ans, est aux commandes de son abatteuse de 23 tonnes.

Un bras mécanique équipé d'une scie ronde de 2 mètres de diamètre abat une épinette de 30 mètres de hauteur en quelques secondes, la saisit dans ses pinces et la dépose délicatement sur le côté.

Ce n'est peut-être pas apparent à première vue, mais depuis ce matin, le travail de M. Potvin a changé.

Pour la première fois de sa carrière de 28 ans, M. Potvin n'abat pas des arbres. Il fait de la gestion écosystémique de la forêt, au coeur de cet immense territoire de coupe dont le principal responsable est AbitibiBowater.

Il prend seulement un arbre sur trois, le plus beau, de chaque côté de l'allée de sept mètres qu'il se trace en s'enfonçant dans la forêt. Dans 30 ou 50 ans, un autre opérateur reviendra ici faire une autre «cueillette». Dans l'intervalle, les plus petits arbres qui attendaient dans l'ombre des géants vont pousser à toute vitesse.

Sur les plans de l'esthétique et de l'écologie, on est loin des coupes à blanc. «Avant, on ramassait tout, dit le travailleur pendant une pause. Le gros volume, c'est plus le fun!»

L'expérience à grande échelle que mènent AbitibiBowater et ses partenaires en Mauricie est le fruit du travail scientifique de Christian Messier, de l'UQAM, et de ses collègues du Centre d'étude de la forêt (CEF).

Ce regroupement réunit l'expertise de 10 établissements universitaires. C'est sur la base de leurs recherches qu'AbitibiBowater a décidé de révolutionner sa manière de faire la foresterie, en pleine crise forestière.

À la base du projet, il y a le concept Triade, né aux États-Unis et adopté par M. Messier et son équipe. Le principe: diviser le territoire de coupe en trois types de zones pour trois fonctions: conservation, plantations et production forestière.

«Au départ, il n'y avait aucune aire protégée sur le million d'hectares visé par le projet Triade en Mauricie, dit Christian Messier. Maintenant, on en a sur environ 12%. C'est quatre gros blocs d'à peu près 30 000 à 50 000 hectares chacun. C'était basé sur des données scientifiques. L'idée est de faire ces aires plus grandes que les plus grands incendies dans la région.»

«En premier, on a choisi les aires protégées, afin de ne pas faire de compromis sur ce choix, dit-il. Le compromis est sur le pourcentage. J'aimerais en avoir au moins 20%.»

«Ensuite, on parle d'aménagement écosystémique sur la majorité du territoire. On reproduit les perturbations naturelles, ce qui permet de maintenir la biodiversité.»

Les perturbations dans la forêt québécoise, ce sont bien sûr les incendies, les infestations d'insectes et les chablis, ces zones où les arbres se renversent par grand vent.

Selon les recherches de M. Messier, on peut même faire des coupes qui ressemblent beaucoup à des coupes à blanc, et qui imitent un grand incendie. Mais en laissant au hasard plusieurs bouquets d'arbres intacts, on permet à la biodiversité de se maintenir. Car même les plus grands incendies «oublient» des bouquets d'arbres.

Les plantations sont l'aspect le plus controversé du projet Triade en Mauricie. Elles représentent elles aussi 12% du territoire.

Plusieurs écologistes et experts scientifiques n'aiment pas les plantations, parce qu'elles réduisent la biodiversité. «La triade peut être une solution, mais c'est un peu comme si un malade arrivait chez le médecin et qu'on lui disait: l'amputation est notre premier choix, dit Louis Bélanger, de la faculté de foresterie de l'Université Laval et lui aussi membre du CEF. On prend 12% du territoire pour des plantations qui sont le contraire d'un aménagement écosystémique.»

Mais selon M. Messier, c'est un compromis nécessaire. «La plantation permet de produire plus de bois sur une plus petite portion du territoire, près des chemins et des usines, dit-il. Dans un contexte où le prix du pétrole augmente et où les travailleurs ne veulent plus aller vivre en forêt, c'est positif pour l'industrie.»

En Mauricie, selon les essences, les plantations produisent de 3 à 10 fois plus de bois que dans la forêt aménagée de façon écosystémique. «Sur 12% du territoire, on peut produire jusqu'à 40% du bois, dit M. Messier. C'est ce qui nous donne la marge de manoeuvre pour faire des aires protégées et de l'aménagement écosystémique.»

Toutes ces théories seront mises à l'épreuve par l'équipe de M. Messier. Elle fera un suivi de la faune ailée, surveillera la complexité de la forêt après les coupes et évaluera aussi les aspects économiques et l'acceptabilité sociale du projet.

Les chercheurs gardent aussi un oeil attentif sur les changements climatiques. «Comme le climat change, il faut faire le moins d'interventions possible sur la forêt pour lui permettre de s'adapter, dit M. Messier. On ne veut pas nécessairement recréer à tout prix la forêt qui était là il y a 300 ans.»

Aujourd'hui, le professeur Messier n'est pas dans son bureau à l'UQAM. Le pied sur la chenille de l'abatteuse, il discute avec M. Potvin.

«Le bois est beau, ce serait le temps de tout le sacrer à terre, dit M. Potvin en rigolant. C'est un changement, je ne suis pas habitué!»

«Maintenant, tu fais de la foresterie pour les oiseaux et les insectes!», lui répond sur le même ton M. Messier.

Pourquoi AbitibiBowater, géant de la foresterie québécoise accablé par la crise forestière, a-t-il décidé de miser sur cette nouvelle approche, au risque de récolter encore moins de bois?

«Ça faisait des décennies qu'on essayait de mettre des «patchs» sur le vieux modèle pour qu'il soit acceptable socialement et viable économiquement, dit Pierre Boudreau, directeur des opérations forestières d'AbitibiBowater en Mauricie. On s'est dit qu'il fallait essayer autre chose.»

L'entreprise cherchait à mieux vendre ses produits dans un marché où les clients sont de plus en plus préoccupés par les pratiques forestières.

Mais il fallait que cette approche soit adaptée au contexte de la Mauricie. Le relief y est accidenté. Les essences d'arbres sont très variées. Et il y a beaucoup de gens en forêt: deux communautés autochtones, des dizaines de pourvoiries, des milliers de villégiateurs et chasseurs. Avec chacun leur point de vue sur la meilleure façon de faire de la foresterie.

L'expérience, lancée en 2006, est un succès, dit-il. D'abord, le bois est de meilleure qualité. «Le gars à la scierie se frottait les mains quand il a vu le bois arriver, dit M. Boudreau. Il était très beau, parce qu'on prend une tige sur trois. La plus grosse.»

Et le territoire de coupe a reçu l'an dernier la certification écologique du Forest Stewardship Council (FSC).

«Maintenant, la gestion écosystémique va faire son entrée partout au Québec alors qu'ici, on est déjà là-dedans», se réjouit M. Boudreau.

«Notre projet vient d'être refinancé pour trois ans en plein coeur de la crise, dit M. Messier. Manifestement, les gens veulent que ça continue. Tous ceux qui sont impliqués sont emballés. Ça diminue les conflits et aussi les coûts, ce qui est plus surprenant.»

Évidemment, l'aménagement écosystémique en Mauricie n'a rien fait pour améliorer le marché des produits forestiers sur le continent. «On n'est pas sortis de la crise, ajoute M. Boudreau. Le prix du bois est pire ce matin que l'an dernier ou il y a deux ans.»

Une écologie perturbée qui peut se rétablir

Le débat sur la gestion des forêts lancé par le documentaire L'erreur boréale a débouché sur une commission d'enquête suivie d'un nouveau régime forestier plus respectueux de l'environnement. «La forêt québécoise se porte bien, du point de vue de sa production, dit Yves Bergeron, professeur d'écologie forestière à l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue. Mais en matière de qualité de l'écosystème, il y a peut-être un problème. Le nouveau régime forestier veut des forêts qui ne donnent pas juste du bois, mais aussi des habitats.» Deux enjeux vont avoir un impact sur l'avenir de la forêt boréale au Québec: les changements climatiques et le Plan Nord. Le climat sera plus chaud et plus humide. «Il est probable qu'il y aura plus d'incendies de forêt, dit M. Bergeron. On restera dans les limites de ce que l'écosystème a connu au cours des 8000 dernières années, mais ce sera un problème énorme pour l'industrie et les communautés.» L'impact du climat sur les insectes ravageurs la tordeuse de l'épinette est potentiellement plus catastrophique, dit-il. Mais le climat futur aura aussi un effet positif sur la forêt: «Si c'est plus chaud et plus humide, les arbres vont pousser plus vite», indique-t-il. Quant au Plan Nord, M. Bergeron trouve le message actuel «pour le moins confus». «On dit d'un côté qu'on va protéger 50% du territoire nordique, mais qu'il y aura de la foresterie dans 38% de ces 50%», dit-il. M. Bergeron copréside un comité scientifique qui doit décider de l'avenir de la foresterie au nord de la forêt commerciale actuelle. Il doit remettre son rapport l'an prochain.

Une industrie ébranlée mais plus verte

La chute a été brutale. La crise simultanée dans l'industrie des médias imprimés et l'immobilier a frappé les deux produits de la forêt québécoise: le papier journal et le bois d'oeuvre. Résultat: si on a coupé jusqu'à 32 millions de mètres cubes de bois par année, aujourd'hui, c'est moins de 20 millions, une baisse de 37%. Et l'emploi a suivi: de 140 000 à 104 000, soit 35 000 emplois perdus depuis 2004. Mais l'industrie ressort «verdie» de cette crise. «Aujourd'hui, environ 80% de la forêt québécoise est certifiée selon l'une des trois normes de développement durable, dit André Tremblay, président du Conseil de l'industrie forestière du Québec. On est des leaders mondiaux du point de vue de la certification. Nos clients demandent de plus en plus de produits certifiés. C'est devenu normal. C'est comme un consommateur qui ne s'attend plus à trouver des gras trans dans sa nourriture.» Mais l'industrie devra encore traverser un moment difficile: le passage au nouveau régime forestier, qui s'appliquera à partir de 2013. «Le gouvernement prend en charge la planification des opérations de récolte, dit M. Tremblay. Jusqu'ici, c'était fait par l'industrie. Ce changement nous inquiète.» Au-delà de ce passage obligé, l'avenir de la foresterie québécoise passe entre autres par la promotion du bois comme matériau de construction. «Si on veut diminuer notre empreinte carbone, il faut utiliser plus de bois», dit M. Tremblay. Mais la science du bois s'est perdue. «Nos ingénieurs n'apprennent plus comment utiliser le bois, déplore M. Tremblay. Mais c'est en train de changer. Il y a un mois, Polytechnique a réintroduit un cours de structure de bois. On va se réapproprier la connaissance de ce matériau.»

Une forêt qui s'est taillé une place dans la conscience mondiale

Le mouvement écologiste mondial s'est d'abord intéressé à la forêt tropicale. Mais aujourd'hui, la forêt boréale figure très haut dans ses priorités. À tel point que l'organisme Rainforest Action Network (RAN), fondé en 1985 pour combattre la déforestation en Amazonie, fait maintenant campagne contre le projet de pipeline Keystone XL, qui doit faciliter l'exportation du pétrole des sables bitumineux vers les États-Unis. Bill Barclay, directeur des programmes et de la recherche au RAN, explique que c'est la biodiversité qui a fait la renommée de la forêt tropicale, mais c'est le rôle de la forêt boréale dans la régulation du climat qui a frappé les consciences environnementales dans le monde. «La forêt boréale canadienne est un gigantesque réservoir de carbone, dit-il. Environ un tiers de nos émissions de gaz à effet de serre est absorbé par les forêts.»