La cabane à sucre est nichée dans une vaste forêt de Saint-Marc-sur-Richelieu. Une centaine de personnes y ont convergé en ce lundi soir, mais le temps des sucres est terminé depuis longtemps. Les citoyens veulent en savoir plus sur l'impact des centaines de forages gaziers d'un nouveau type prévus au Québec dans les cinq prochaines années. Et, depuis qu'une firme australienne a annoncé son intention de forer dans leur ville, ils sont inquiets.

Charles Côté LA PRESSE

Leurs craintes se fondent sur l'expérience de la Pennsylvanie, et surtout de l'État de New York, où un moratoire sur les forages gaziers a été décrété ce printemps pour protéger l'approvisionnement en eau potable de la ville de New York.

À Saint-Marc -et dans plusieurs autres villes et villages de la vallée du Saint-Laurent- le sous-sol recèle du gaz naturel, emprisonné à plus de 1000 mètres de profondeur dans une roche dure comme de l'ardoise: le schiste.

Cela, on le sait depuis longtemps, explique André Caillé, ex-dirigeant d'Hydro-Québec et de Gaz Métro. M. Caillé est aujourd'hui conseiller stratégique principal de la société Junex, qui a fait de la prospection un peu partout au Québec. Il dirige aussi une nouvelle association des producteurs pétroliers et gaziers du Québec.

«Au début des années 80, une société d'État a fait de l'exploration, dit M. Caillé. On a découvert le schiste et trouvé du gaz dedans. Mais quand on fore le schiste, le gaz sort, ça brûle quelques jours, puis ça s'arrête.»

Trente ans plus tard, les progrès techniques et les circonstances économiques ont changé. Et l'industrie gazière afflue en Montérégie. Une vingtaine d'entreprises ont tapissé tout le territoire de permis d'exploration -ou claims- qui leur donnent le droit chercher et éventuellement d'exploiter la ressource.

Déjà, il y a eu une quinzaine de forages dans la région des basses terres du Saint-Laurent, à la recherche de gaz dans le «schiste d'Utica», selon les termes géologiques.

Le géant albertain Talisman pourrait bientôt commencer à exploiter un puits dans la région de Lotbinière. Six ou sept autres forages sont prévus cette année. Mais l'activité devrait décupler d'ici à 2015, selon M. Caillé. «On devrait passer de 100 millions d'investissements par année à 1 ou 2 milliards», dit-il.

Il pourrait donc y avoir 300 nouveau puits par année à partir de 2015, dit M. Caillé. Cela créerait 7500 emplois, selon lui.

Moratoire refusé

Jusqu'à maintenant, l'accueil est loin d'être positif. Cinq municipalités régionales de comté (MRC) ont demandé un moratoire sur le gaz de schiste en attendant d'en savoir plus ses impacts.

Réponse de la ministre des Ressources naturelles, Nathalie Normandeau: un non sans appel. «Les entreprises ont des décisions d'affaires à prendre, dit Mme Normandeau. C'est un rendez-vous que le Québec ne peut pas manquer.»

En même temps, Mme Normandeau prépare pour l'automne un projet de loi qui permettrait au Québec de «mettre en valeur son potentiel en hydrocarbures, et ce, dans le respect de l'environnement et des milieux d'accueil».

Pourquoi ne pas attendre, alors? demandent les citoyens, épaulés par de nombreux groupes écologistes.

Actuellement, il y a un moratoire sur l'exploration pétrolière et gazière dans le golfe du Saint-Laurent, en attendant le rapport des évaluations environnementales stratégiques qu'a commandées l'an dernier la ministre Normandeau, attendues pour 2013. En attendant, «par souci de cohérence», dit la ministre, il n'y aura aucune exploration en milieu marin.

Les citoyens réunis lundi dernier à la cabane à sucre demandent le même souci de cohérence. «On a beaucoup de questions et on demande un moratoire pour avoir un réel débat, pour finir avec quelque chose qui va être avantageux, a dit Jean Murray, maire de Saint-Marc, à la soirée d'information. On pousse pour que le gouvernement arrête ça maintenant.»

«Il n'y a aucune étude d'impact pour ce projet majeur, qui a été éclaté en mille petits projets, dit Lucie Sauvé, qui habite à Saint-Marc. On nous dit que les roches sont différentes de celles des États-Unis. Justement, qu'est-ce qui nous dit qu'on n'aura pas d'autres problèmes? Le gouvernement se base sur les études des entreprises et n'a aucune contre-expertise ni vérification.»

Plusieurs groupes environnementalistes ont assisté à cette soirée. «Le gaz est là depuis des millions d'années, il ne se sauvera pas, dit André Bélisle, de l'Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique. On peut prendre le temps de bien faire les choses.»

Des craintes pour l'eau

Que craignent les citoyens? D'abord les impacts sur l'eau: chaque forage utilise des millions de litres d'eau, dont une bonne partie ressort polluée et doit être traitée. Puis le bruit de la foreuse et des immenses génératrices nécessaires pour injecter l'eau dans les puits; la pollution causée par ces génératrices et les milliers de voyages de camions-citernes; les dommages que ces camions feront subir au réseau routier local; la pollution des torchères qui brûleront le gaz pendant toute la phase d'essai, qui peut durer des mois.

«La nuisance ne durera pas longtemps, assure M. Caillé. Après, il y a des têtes de puits et des valves mais, quand le blé est long, on ne les voit plus. C'est comme une grosse borne-fontaine.»

Une affirmation que conteste Pierre Batellier, citoyen de Saint-Marc: «Les entreprises ont réalisé qu'elles pouvaient refaire des fracturations à quelques années d'intervalle pour maintenir la production, ce qui multiplie en même temps les impacts négatifs.»

Puis il y a les dangers: explosions, déversements accidentels, fuites de gaz, contamination des eaux souterraines, etc. Des risques qualifiés de minimes par l'industrie, mais qui ont suscité un ressac aux États-Unis. Récemment, en Pennsylvanie, un bassin de rétention a même pris feu.

Certains trouvent que le Québec n'est pas prêt. «On n'a pas actuellement l'équipement pour éteindre un feu de gaz naturel, dit M. Batellier. Il faudrait le faire venir de l'Alberta ou de la Nouvelle-Écosse.»

Évidemment, les citoyens craignent l'effet que tout cela aura sur leur qualité de vie et sur la valeur des propriétés. Ils sont aux prises avec toutes ces craintes et se sentent impuissants. En effet, la Loi sur les mines, qui s'applique à l'industrie gazière faute d'une loi plus précise, donne au titulaire d'un claim le droit à peu près absolu de faire des tests sismiques et des forages exploratoires puis d'exploiter la ressource.

Des droits que la ministre Normandeau veut encadrer. «Ce n'est pas vrai qu'une entreprise va s'installer sans avertissement avec sa foreuse, dit-elle. On travaille avec André Caillé pour s'assurer que les citoyens sont dans le coup, avec un nouveau code de conduite. On veut devenir la référence pour une exploitation respectueuse du gaz de schiste.»