«Si je pouvais remonter dans le temps, revenir trois ans en arrière, j'aurais préféré rester au Honduras avec mes enfants et mon mari et que l'on nous tue tous ensemble. J'aurais préféré mourir avec eux.»

Mis à jour le 11 janv. 2011
Rima Elkouri LA PRESSE

Les larmes coulent sur les joues de Lilian Madrid. Plus de deux ans se sont écoulés depuis la fin tragique de son fils, Fredy Villanueva, mort lors d'une intervention policière qui a mal tourné dans un parc de Montréal-Nord en août 2008. Mais le temps n'a pas apaisé sa douleur.

C'est une femme digne, à la voix brisée, qui répond à mes questions. Les lèvres tremblantes, les mains jointes sur les genoux, elle se tient bien droite sur le canapé. Dans son regard, un immense désespoir. «Depuis la mort de Fredy, ma famille est détruite. Si on m'enlève Dany, ce sera ma fin à moi aussi. Je ne pourrai pas continuer à vivre.»

La mère a perdu un fils. Elle craint maintenant d'en perdre un autre. «Ce qui est le plus important, pour moi, c'est de parler de Dany», dit-elle d'emblée. Dany Villanueva est son fils aîné. Il fait l'objet d'un ordre d'expulsion vers son pays d'origine pour cause de «grande criminalité» au sens de la Loi sur l'immigration. En 2006, il a reconnu sa culpabilité dans une affaire de vol qualifié. Il a alors été condamné à 11 mois de prison. La décision de renvoi a été portée en appel. L'audience devant la Section d'appel de l'immigration est prévue au mois d'avril.

Lilian Madrid se débrouille très bien en français, mais elle préfère répondre aux questions en espagnol. Cette entrevue est la seule qu'elle a accordée depuis le début de l'enquête du coroner sur la mort de son fils. Elle est dépressive. Elle ne se sent pas bien. Elle ne veut pas commenter l'enquête, dont les plaidoiries auront lieu en février. En même temps, elle a accepté d'accorder cette entrevue parce qu'elle ressent un besoin de parler, de donner une version de l'histoire qui n'a pas encore été racontée. L'histoire d'un exil forcé et d'un grand rêve brisé.

Lilian Madrid n'a pas quitté le Honduras de gaieté de coeur. Elle l'a quitté parce qu'elle n'avait pas le choix. «Je suis venue au Canada parce que mon mari a fait l'objet de deux tentatives de meurtre. Une fois, on a cru qu'il était mort. C'est la raison pour laquelle j'ai décidé de demander l'asile au Canada, parce que j'avais entendu dire que c'est un pays où on respecte beaucoup les droits de la personne.»

C'était en décembre 1995. Au Honduras, Lilian et son mari, Gilberto, petits cultivateurs, étaient membres d'une coopérative agricole. De grands propriétaires voulaient reprendre les terres de la coopérative. Ils l'ont fait savoir à Gilberto d'une façon assez brutale. Il a été torturé. On lui a coupé le bout de deux doigts. Il a eu la clavicule fracassée. On a tenté de l'assassiner. Pour survivre, sa femme et lui n'avaient pas le choix de fuir.

Leurs cinq enfants étaient encore très jeunes. L'aînée, Patricia, avait 14 ans. Wendy, 13 ans. Dany, 9 ans. Lilian, 8 ans. Et Fredy, le «bébé» de la famille, n'avait que 5 ans. Lilian a dû les confier à leur grand-mère avant de partir. «J'étais obligée de les laisser pour sauver notre peau», raconte-t-elle.

La famille faisait l'objet de menaces constantes. Pour assurer la sécurité des enfants, il fallait souvent les déplacer d'une maison à l'autre. «Les gens qui voulaient tuer mon mari ont tenté de le retrouver. Ils ont mis feu à notre maison. C'est pour cette raison qu'il a fallu déplacer les enfants.»

Dès qu'elle a mis les pieds au Canada pour demander l'asile, le souci premier de Lilian a été d'obtenir l'asile pour ses enfants. «J'avais peur pour eux, car toute la famille était menacée.»

Les années qui ont suivi l'exil ont été pénibles. Deux de ses frères ont perdu la vie dans ces conflits de terres. L'aîné a été tué alors qu'il tentait de protéger les enfants de Lilian et de Gilberto. «Je pleurais tous les jours. Je craignais pour leur vie, je m'inquiétais pour eux.»

Lilian Madrid voyait en l'exil une promesse de vie meilleure pour sa famille. Elle a obtenu le statut de réfugié le 25 mars 1997. La famille vivait dans un petit appartement à Montréal-Nord - le frère de Gilberto habitait déjà le quartier. Lilian et Gilberto ont vite retroussé leurs manches pour pouvoir gagner leur vie. Le couple a travaillé aux champs, à la cueillette de fruits et de légumes.

Au bout de trois ans d'inquiétude et de sacrifices, les cinq enfants ont pu venir rejoindre leurs parents. C'était le 5 décembre 1998. «Quand mes enfants sont arrivés ici, ma vie a changé», raconte Lilian, la gorge nouée. Ce nouveau départ reste le plus beau souvenir qu'elle garde de son fils Fredy. «C'étaient de très beaux moments. Il était un bon fils, un bon frère. Je n'ai pas de mots pour le décrire. Mes enfants sont la meilleure chose que Dieu m'ait donnée dans cette vie.»

Un silence lourd suit l'évocation de ce souvenir heureux. Des larmes coulent encore sur les joues de la mère en deuil. «Je savais que leur vie ici était assurée. J'étais convaincue que, si j'avais mes enfants auprès de moi, je ne les perdrais jamais.» Un autre long silence. «Quand ils sont arrivés, ils m'ont suppliée de ne plus jamais les laisser seuls. Parce qu'ils avaient beaucoup souffert.»

La famille avait un rêve: «Nous nous disions, mon mari et moi, que lorsque nos enfants seraient ici, notre vie allait changer. Ils pourraient étudier, travailler et surtout être en sécurité.»

Lilian savait qu'il fallait travailler dur pour atteindre son but. L'été, elle emmenait ses deux garçons travailler avec elle dans les fermes. D'ailleurs, le jour où Fredy est mort, il devait aller cueillir des haricots avec sa mère. Mais il avait beaucoup plu la veille. Le patron avait appelé pour dire de laisser tomber - le sol était trop humide. Difficile pour la mère de ne pas tenter de récrire dans sa tête le scénario tragique qui a suivi. S'il n'avait pas plu, s'il avait pu aller travailler, si...

Longtemps, Lilian Madrid avait pourtant cru à ce rêve pour lequel elle a fait tant de sacrifices. En 2007, après 10 ans à Montréal-Nord, la famille a pu s'acheter une maison à Repentigny. L'aînée, Patricia, diplômée de HEC, est devenue comptable. Gilberto avait le projet d'ouvrir son propre garage, où il pourrait travailler avec ses deux fils. Il savait faire du débosselage. Dany avait étudié la mécanique. Et Fredy comptait étudier en électricité. Leur soeur Wendy travaille dans une pépinière. Quant à leur autre soeur, Lilian, qui a aujourd'hui 23 ans, elle fréquente une école pour adultes handicapés. «Elle est atteinte d'une déficience intellectuelle et de troubles du langage.» Depuis la mort de Fredy, ses nuits sont hantées de cauchemars.

Aujourd'hui, Lilian Madrid a des regrets et des idées noires. «Après la mort de Fredy, j'ai pensé plusieurs fois à m'enlever la vie. Mais je pense à Dany et je continue à vivre pour l'aider à surmonter tout ça.»

Chaque semaine, elle va déposer des fleurs sur la tombe de Fredy. «Je n'accepte pas la mort de mon fils. Je vais sur sa tombe pour me convaincre qu'il est bien là. Je lui demande de sortir et de venir me voir.»

Elle est maintenant convaincue que Dany ne survivrait pas à un renvoi au Honduras. Pour elle, c'est comme une peine de mort. Certains articles écrits ici à son sujet ont été traduits en espagnol et diffusés sur le web. On y décrit le fils qu'elle connaît comme un être affectueux et prêt à se prendre en main comme un indésirable que le Canada veut expulser. «Avec l'internet, tout le monde est au courant. Dany y a reçu des menaces.»

Que répond la mère quand elle entend que Dany doit être expulsé pour cause de «grande criminalité»? «Je sais que Dany a commis des erreurs. Mais il a le droit à une deuxième chance. Moi, comme mère de Dany, je demande aussi une deuxième chance parce que je me sens coupable. Je n'ai pas su bien conseiller mon fils», dit-elle en pleurant.

Elle lance un appel au public et aux autorités. «Que l'on me donne la chance de sauver la vie de mon fils. Je demande une chance de plus. J'ai déjà perdu un fils. Je ne veux pas perdre l'autre.»