Assurer sa maison à un coût 10 fois trop élevé et avec un contrat qui ne couvre que la porte d'entrée. C'est ainsi que Bjorn Lomborg, statisticien et politologue danois qui est la bête noire des écologistes depuis la publication de son livre L'écologiste sceptique, décrit le protocole de Kyoto. Le nouveau livre de M. Lomborg, Smart Solutions to Climate Change, propose de nouvelles solutions pour lutter contre l'effet de serre. Le héros des «sceptiques climatiques» a-t-il changé d'idée? Notre journaliste s'est entretenu avec lui.

Publié le 25 sept. 2010
Mathieu Perreault LA PRESSE

Q : Votre premier livre, L'écologiste sceptique, a souvent été associé aux «sceptiques climatiques», qui nient que le réchauffement de la planète ait lieu ou qu'il soit causé par les émissions de CO2 par l'homme. Les propositions pour lutter contre l'effet de serre de votre nouveau livre signifient-elles que vous avez changé d'avis?

R : Pas du tout. J'ai toujours dit que le réchauffement de la planète était un problème et qu'il était causé par l'homme. Ce à quoi je m'opposais, c'est l'idée que c'est l'apocalypse. Dans mon premier livre, j'ai dénoncé la litanie des écologistes qui soutiennent toujours que l'environnement va de mal en pis, alors que dans plusieurs cas, le portrait s'améliore. Et avec le premier rapport du Consensus de Copenhague, le groupe d'économistes que j'ai réunis, j'ai montré que le protocole de Kyoto est un investissement beaucoup moins rentable, quand on fait une analyse coûts-bénéfices, que des programmes d'aide internationale comme la lutte contre le VIH, l'accès à l'eau potable, la distribution de micronutriments dans les pays pauvres. Même à long terme.

Q : Pourquoi appuyez-vous maintenant la lutte contre les changements climatiques?

R : Parce que le Consensus de Copenhague a maintenant étudié d'autres solutions au problème que le protocole de Kyoto et les simples coupes d'émissions de CO2. Parmi ces nouvelles solutions, on retrouve la captation du carbone, la modification du climat par géoingénierie, la réduction des émissions d'autres gaz à effet de serre comme le «carbone noir» et le méthane, la séquestration du carbone dans les forêts, le financement des recherches sur les technologies vertes et les transferts technologiques vers les pays pauvres. Toutes ces approches sont plus rentables que le protocole de Kyoto. Quand les gens choisiront les technologies vertes parce que ce seront les moins chères, le problème sera résolu. Avec 100 milliards de dollars par année, on peut régler le problème d'ici le XXIIe siècle.

Q : Ne serait-il pas plus rapide de diminuer le coût des technologies vertes avec des subventions?

R : Oui, c'est plus rapide, mais ça crée des distorsions du marché. Les innovations viendraient beaucoup plus lentement que si on laisse les compagnies travailler jusqu'à ce qu'elles soient concurrentielles. L'innovation devient alors une question de vie ou de mort. Quand l'énergie est subventionnée, il y a toujours du gaspillage, de l'inefficacité.

Q : Le protocole de Kyoto n'a-t-il pas au moins réussi à susciter une volonté populaire et politique de lutter contre l'effet de serre?

R : Oui, mais à quel prix! Si l'Europe atteint ses cibles, son économie en souffrira et pourtant le monde ne sera que 0,2 degré moins chaud en 2100. Il est acceptable que certaines politiques publiques coûtent plus cher que nécessaire, mais il vient un point où c'est trop cher, où c'est contre-productif. Il vaudrait beaucoup mieux investir ces sommes dans des avenues plus rentables, que ce soit pour lutter contre l'effet de serre ou contre la malnutrition ou la maladie dans les pays pauvres.

Q : Vous proposez de recourir à la géoingénierie, la modification du climat par la dispersion de molécules dans l'atmosphère. Cette approche ne comporte-t-elle pas des risques importants et imprévisibles de dérégler le climat?

R : Il ne s'agit pas de jouer à l'apprenti sorcier. Je propose de financer des recherches sur la géoingénierie, pour qu'on puisse utiliser cette approche en cas de conséquences catastrophiques des changements climatiques. Tout indique qu'on pourra s'adapter aux changements, qu'il y aura des avantages pour certaines régions et des inconvénients pour d'autres. Mais il existe un risque infime de conséquences catastrophiques. Si cela survient, la géoingénierie est la seule manière d'agir très rapidement, en quelques années, sur le climat. D'ailleurs, même les approches actuelles, le protocole de Kyoto et ses successeurs, ne permettent pas de faire face à la possibilité d'une catastrophe, parce qu'elles n'auront des bénéfices qu'à long terme.

Q : N'avez-vous pas changé d'idée à propos de la possibilité d'une catastrophe? Jusqu'à maintenant, vous affirmiez que le risque était minime. Maintenant, vous vous en servez pour justifier le recours à la géoingénierie.

R : Je trouvais simplement que les solutions proposées pour lutter contre l'effet de serre étaient bien trop coûteuses et de toute façon inefficaces en cas de conséquences catastrophiques. La géoingénierie a le potentiel d'être efficace parce qu'elle pourrait avoir des effets rapidement. Et surtout, les recherches ne coûtent pas tellement cher comparativement à l'énorme coût de Kyoto.

Q : Certains proposent que la réduction des émissions de gaz à effet de serre soit obtenue au moyen de la décroissance économique, pour ramener le PNB de la planète à un niveau plus acceptable. Qu'en pensez-vous?

R : Nous serons beaucoup mieux à même de faire face aux futurs défis, qu'ils soient environnementaux ou sanitaires, si nous sommes plus riches. Et concrètement, je ne vois pas comment on pourrait convaincre les pays pauvres de ne pas s'enrichir et d'améliorer leurs conditions de vie, ou alors convaincre les pays riches de diminuer leur niveau de vie pour augmenter celui du tiers-monde.

Q : Avant de publier L'écologiste sceptique en 1998 au Danemark, vous étiez membre de Greenpeace. Comment en êtes-vous arrivé à vous opposer aux écologistes?

R : Comme la plupart des jeunes de ma génération, je tenais pour acquis que la Terre était malade et qu'il fallait changer de mode de vie. Mais en 1997, alors que j'étais chargé de cours à l'Université d'Aarhus, j'ai entendu une entrevue avec un économiste américain, Julian Simon, qui niait que la population mondiale deviendrait un jour trop nombreuse pour les ressources de la planète. Ça allait tout simplement à l'encontre de ma vision du monde. J'ai décidé de mettre mes étudiants de sciences politiques sur le dossier, pour réfuter la propagande de droite de l'Américain. Mais contre toute attente, nous avons constaté qu'il avait raison.