Spécialiste du stress en milieu de travail, le psychologue québécois Simon Dolan s'intéresse aux conditions de travail des infirmières depuis plus de 20 ans. Les conclusions de ses plus récentes recherches menées actuellement à Barcelone sont inquiétantes: un travailleur sur trois risque d'avoir des problèmes de santé physique ou mentale directement liés au stress.

Mis à jour le 12 avr. 2010
Jean Siag LA PRESSE

En attendant l'issue des négociations entre le gouvernement Charest et les 58 000 infirmières et auxiliaires du Québec, le quotidien de ces travailleurs de la santé demeure extrêmement difficile, selon le Dr Simon Dolan: pénurie de ressources, heures supplémentaires, pression constante liée à la nature de leur travail... Tout cela a un coût pour l'organisation et pour les individus, croit-il.

«Je pense que le phénomène du stress chez les infirmières dans le secteur public est universel, confie le Dr Dolan. À peu près partout dans le monde, ce sont encore majoritairement des femmes, leur statut social est peu élevé, elles ont en général une faible estime d'elles-mêmes, un salaire relativement peu élevé et des responsabilités énormes.»

Il y a 20 ans, le Dr Dolan a mené une enquête sur le stress dans le milieu hospitalier montréalais. Une de ses conclusions d'alors: les employés qui travaillaient à temps plein étaient beaucoup plus exposés au stress que les employés à temps partiel. Le «risque psychosocial» de ces employés était, selon lui, beaucoup plus élevé.

«On ne peut pas dire que la situation a beaucoup changé, avance le Dr Dolan, joint à Barcelone, où il dirige depuis 10 ans une chaire de gestion en psychologie du travail. Les conditions de travail sont sensiblement les mêmes. Aujourd'hui, les employés à temps partiel demeurent moins exposés au stress, mais à deux conditions: qu'ils utilisent leur temps libre pour faire des activités qui favorisent leur bien-être, et qu'ils n'aient pas l'obligation financière de travailler plus.»

Si l'on considère le stress comme une réponse physiologique à une menace que notre cerveau détecte, on peut aisément comprendre que les infirmières sont vulnérables. En tout cas, plus que certains autres groupes de travailleurs, parce que, rappelle le Dr Dolan, «elles font constamment face à des situations d'urgence nouvelles et imprévisibles».

Nouvel ouvrage

Dans un livre qui vient tout juste de paraître, Stress, estime de soi, santé, travail, et qu'il cosigne avec le Dr André Arsenault, professeur et chercheur en médecine nucléaire à l'Institut de cardiologie de Montréal, le Dr Simon Dolan est catégorique: on sous-estime les coûts engendrés par le stress, tant pour l'employeur que l'employé.

«Chaque dollar investi dans la gestion du stress rapporte à l'employeur de 15$ à 20$. Parce que n'oubliez pas qu'un employé en congé de maladie doit quand même être payé et remplacé, explique le Dr Dolan. Sans compter les problèmes d'absentéisme et d'accidents de travail liés au stress vécu par les employés. Ça finit par coûter cher!»

En 2020, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) prévoit que la dépression liée au stress sera la deuxième cause d'invalidité au monde après les accidents cardiovasculaires. «C'est déjà le cas dans les pays scandinaves, précise Simon Dolan. On ne peut plus ignorer les coûts du stress sur la santé. Pour attirer de nouvelles ressources, il faut régler un certain nombre d'irritants», insiste-t-il.

 

Échantillon de 2000 personnes

Dans une vaste étude menée auprès de 2000 professionnels de la santé dans la région catalane, dont les Drs Simon Dolan et André Arsenault analysent toujours les données, les premiers résultats indiquent qu'une infirmière sur trois se trouve dans une «zone à risque» : c'est-à-dire qu'elle réunit toutes les conditions nécessaires pour contracter des problèmes de santé mentale ou physique.

«Les exigences de travail des infirmières sont illogiques, déplore le professeur Dolan. On peut être une «superpersonne» une journée, une semaine, un mois, mais pas toute une vie. N'importe qui finirait par craquer. Les patrons ont tendance à répondre que ça dépend du bagage génétique et de la personnalité des travailleurs et que les infirmières qui craquent n'ont pas la capacité de composer avec les exigences de travail. C'est faux.»

L'étude du Dr Dolan va encore plus loin. Elle tend à démontrer qu'il y a un lien entre le stress vécu en milieu hospitalier et le risque de contracter des maladies cardiovasculaires. «C'est ce qu'on appelle le syndrome métabolique, explique le chercheur. Le vaste échantillon utilisé ainsi que les nombreux critères élaborés nous permettent d'en arriver à cette conclusion.»

Heures supplémentaires obligatoires

Que pense le chercheur de l'obligation pour les infirmières du Québec de faire des heures supplémentaires? «C'est inacceptable, répond-il. À long terme, c'est extrêmement nuisible. Les jeunes travailleurs sont soumis à une pression énorme. Et puis, ils n'ont plus de vie sociale, alors qu'il s'agit, nous le savons, d'un facteur extrêmement important pour amortir les effets du stress.»

Le constat n'étonnera peut-être personne. Mais y a-t-il des pistes de solutions? Il faut régler le problème de pénurie, croit le chercheur. Il faut aussi créer des postes permanents à temps partiel. Il faut enfin exiger des entreprises qu'elles produisent un bilan du risque psychosocial au travail (au même titre qu'un bilan financier).

«Pour cela, il faut mettre en place des outils qui nous permettraient de déterminer le risque psychosocial d'une organisation, pour éviter que ça ne dégénère. Certains hôpitaux ont mis sur pied des programmes de prévention du stress. Ça revient un peu à ça. Malheureusement, pour la plupart des directeurs d'hôpitaux, c'est une boîte de Pandore qu'ils ne veulent surtout pas ouvrir. Mais les directions doivent être responsables de la santé de leurs employés.»

Photo: Bernard Brault, La Presse

Une étude récente menée par le Dr Simon Dolan tend à démontrer qu'il existe un lien entre le stress vécu en milieu hospitalier et le risque de contracter des maladies cardiovasculaires.