Ils étaient aux premières loges. Robert Lacroix, ancien recteur de l'Université de Montréal, était branché directement sur les politiciens. Louis Maheu, de la direction de l'Université de Montréal, représentait l'institution au conseil d'administration du CHUM. Ils ont vécu comme un cuisant échec l'abandon du 6000, rue Saint-Denis, et ensuite celui du terrain de la gare de triage Outremont, afin de bâtir le grand hôpital universitaire francophone. Aujourd'hui, le tandem offre un nouvel éclairage sur ce qu'il appelle «une tragédie québécoise».

Mis à jour le 20 sept. 2010
Sara Champagne LA PRESSE

Q En lisant votre livre, on pense d'abord qu'il s'agit d'un récit historique, ensuite il y a plus de mordant, des noms ressortent. Est-ce qu'il s'agit d'un règlement de comptes?



R (R. Lacroix) Nous, on a terminé nos activités à l'Université de Montréal en 2005. Et ça fait trois ans et demi qu'on travaille sur ce livre-là. Ce n'est pas un coup de gueule ni un coup de tête; le temps de l'amertume est terminé depuis longtemps, mais on est au temps des constats. Et pour être très francs, on a été dans ce cyclone pendant sept ans, on a vu passer cinq ministres de la Santé, trois premiers ministres, trois ou quatre directeurs du CHUM, et on ne comprenait pas trop comment on a pu en arriver au résultat actuel. Quand on a mis les morceaux ensemble, on s'est dit que ça dépassait le CHUM et qu'il serait peut-être temps qu'on comprenne, au Québec, qu'on a un gros problème aussitôt qu'on a un grand projet entre les mains.





Q Mais il reste que vous écorchez des grosses pointures au passage, notamment l'ancien ministre de la Santé Philippe Couillard, David Levine aussi.





R (L. Maheu) Ce sont des gens qui ont fait des gestes publics importants. On n'accuse personne, ce n'est pas une vendetta, et nous aussi on reconnaît qu'on a fait des erreurs. Il y a des choses qui nous ont échappé. Et à la fin, en tant qu'université, on a reconnu que la décision prise était celle qui allait être exécutée. On a quitté nos fonctions quelques mois plus tard.





Q Une question que plusieurs se posent encore aujourd'hui: pourquoi, selon vous, le ministre Couillard était plus en faveur du 1000, rue Saint-Denis alors que l'Université, tout un pan du milieu de la santé, même le premier ministre Charest étaient en faveur de la construction à la gare Outremont ou, auparavant, au 6000, rue Saint-Denis?





R (L. M.) C'est un ministre qui avait un leadership politique affirmé, il était très interventionniste. Les ministres de la Santé qui l'ont précédé avaient décidé que ce ne serait pas le Ministère, le CHUM ou l'Université qui mèneraient l'implantation du CHUM. Ils avaient créé une instance (la Société d'implantation du CHUM, SICHUM) qui avait choisi le 6000, rue Saint-Denis. Quand les libéraux sont arrivés au pouvoir (en 2003), on a laissé faire le CUSM (anglophone), qui avait lui aussi son instance, avec son projet à la cour Glen. Sauf que dans le cas du CHUM, M. Couillard a aboli la SICHUM, et en l'abolissant il a choisi son ministère, et il a choisi son hôpital (Saint-Luc).





Q Il reste que le «pourquoi» n'est pas simple. Est-ce que cela revient toujours au gouvernement?





R (L. M.) L'intervention du ministre Couillard a eu comme effet direct, objectif, systémique de compliquer les rapports entre l'Université et l'hôpital. (R. L.) Le CHUM et l'Université formaient un partenariat d'une puissance incroyable, ce qui devait déplaire souverainement au Ministère. Parce qu'on contrôlait la SICHUM, à toutes fins utiles.





Q On en vient forcément au lobby autour du choix de l'emplacement, au rôle de la famille Desmarais, qui a été décrié à l'époque. Au rôle des médias aussi. Il en est question dans votre livre. Et on ne peut que remarquer que le CUSM (anglophone) n'a pas été dans la même tourmente.





R (R.L.) Quand Paul Desmarais senior m'a appelé, il m'a dit que j'étais un peu matamore de refuser la recommandation du rapport Mulroney-Johnson sur Saint-Luc. Après des rencontres avec des experts, il a changé d'idée. Il a commencé à nous aider dans l'acquisition du terrain du CP. Mais il faut être très clair, il le faisait parce qu'il savait que le premier ministre appuyait le projet à la gare de triage Outremont. Sauf qu'il y avait plusieurs groupes de pression, des syndicats entre autres, qui en avaient contre Jean Charest à cause de l'article 45 (loi du travail) et d'autres mesures. À mon avis, on s'est servi beaucoup du terrain d'Outremont pour régler des batailles politiques. Et quand le milieu des affaires s'est rallié à Outremont, c'est devenu épouvantable. Regardez tout le monde qui appuyait, qui entérinait. C'est quand même incroyable!





Q Et il y a des conséquences, encore aujourd'hui, dites-vous?





R (L.M.) C'est le seul projet qui a été proposé par l'Université qui a été rejeté. Il y a eu une grande déprime. Les gens étaient très emballés par Outremont. Les gens d'affaires se sont fait traîner dans la boue en appuyant tout simplement un projet du milieu. Alors, ce n'est pas étonnant que ça ne presse plus quand on demande de l'argent du milieu aujourd'hui. Et c'est malheureux, car ultimement ce sont les médecins, les gens de l'Université, les patients, c'est tout le monde qui en souffre. C'est dramatique.





Q Regardons maintenant le côté pratico-pratique, c'est-à-dire la brique et le béton, le lieu, la faisabilité. Que pensez-vous aujourd'hui des travaux au 1000, rue Saint-Denis?





R (R. L.) McGill est en construction, probablement que les travaux vont être terminés en 2014-2015. On prévoit 2020-2022 pour le CHUM... si tout va bien. Déjà, c'est sept ans plus tard. Alors pensez-vous que, politiquement, ce serait acceptable que le CHUM ne sorte pas de terre? Non. Il va se faire probablement là où les trous sont. Et l'hôpital sera meilleur que ce qu'on a, le centre de recherche sera convenable. Le problème, c'est qu'il faut réaliser comme société les coûts d'opportunité. Bref, quels coûts on aurait pu économiser. Le 6000, au plus tard, il aurait été ouvert en 2008. L'année 2008 par rapport à 2022, c'est 14 ans plus tôt. Imaginez tout ce qu'on a perdu en 14 ans.





Q Et il faudra en assumer les conséquences comme société, écrivez-vous dans votre livre.





R (R. L.) Si on ne veut pas recommencer une histoire pareille, il faut comprendre comment on en est arrivé là. Parce qu'il n'y a pas beaucoup de projets au Québec qui réussissent à se concrétiser. Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas au Québec. Prenez la rue Notre-Dame, Griffintown, Loto-Québec et le Cirque du Soleil, pour ne nommer que ceux-là: on a un sérieux problème de gouvernance sur nos grands projets. Et c'est malheureux quand on regarde ça, parce que si on tue toujours les meilleurs projets, on va se retrouver avec les pires.





CHUM: une tragédie québécoise. Robert Lacroix et Louis Maheu, éditions du Boréal, 320 pages.