Eux statiques, nous en mouvement. Eux enfermés, nous libres. Eux payés, nous payeurs... Bien assis dans leur cubicule, les guichetiers du métro sont les témoins immobiles de notre monde en accéléré. À quoi pensent-ils ? Est-ce qu'ils s'ennuient autant qu'ils en ont l'air ? Ont-ils tous des airs de boeuf ?

Publié le 7 mars 2009
Jean-Christophe Laurence LA PRESSE

À la recherche d'une réponse, La Presse s'est enfermée une matinée complète avec Antonin Marcil, guichetier à la station Henri-Bourassa. Sept heures dans une loge, pas plus grosse qu'une boîte d'allumettes. Premier constat : le temps passe lentement, parfois. Deuxième constat : de l'autre côté de la vitre pare-balles, les airs de boeuf, c'est nous.

4h45

Il fait encore noir. Ce matin, comme tous les matins, Antonin Marcil déverrouille les portes de l'édicule et entame sa routine. Activer les escaliers mécaniques, inspecter les distributeurs de correspondances, prendre la lecture des tourniquets. Un client entre dans la station. «Il est là chaque matin», souligne M. Marcil. Le premier train ne part qu'à 5h30.

5h

« L'artiste » entre dans sa « loge ». Enlève l'alarme. Appelle le CCM (Centre de communication) pour donner son matricule. Plus on a d'ancienneté, plus le numéro est court. M. Marcil compte 33 ans de bons et loyaux services à la STM. Dans un an, il va prendre sa retraite. Après 32 ans «en haut» comme chauffeur d'autobus, il a demandé à venir en bas. «Je voulais finir ça tranquille dans mon coin.» Quand il est entré à la STCUM en 1975, il était payé autour de 3,50 $ l'heure. Aujourd'hui, son salaire est de 24,73 $.

5h05

Ouvre l'ordinateur, prépare sa caisse, allume la radio. Et la chaufferette. Les jeux sont faits. À partir de maintenant, plus question de quitter les lieux. M. Marcil doit rester à son poste. Sauf pour les urgences, bien sûr : si la machine à correspondances est vide, si les escaliers mécaniques s'enrayent, si un client a besoin d'aide... Chaque sortie doit être signalée au CCM. «C'est ce que je trouve le plus dur, dit-il. Être confiné.» Les toilettes ?

M. Marcil est chanceux. Il y en a dans sa loge. Ce n'est pas le

cas partout.

5h20

Simon, du dépanneur en face, lui apporte le journal. Très pratique pour les moments creux. Les guichetiers n'ont pas le droit à la télé - de toute façon, la réception est trop mauvaise. Mais ils peuvent lire. Ou faire des mots croisés, comme M. Marcil.

5h22

Premier arrivage d'autobus. Des habitués. M. Marcil les appelle les «horloges». Il commence à connaître leurs habitudes. À force, il a même créé quelques liens. Mais pas trop. «Les gens nous racontent leurs malheurs. On n'est pas des psychologues. Mais des fois, on est les seuls qui vont leur parler dans une journée.» Il faut quand même garder une distance, ajoute-t-il. « Après, s'ils manquent d'argent pour passer c'est moi qui

suis coincé...»

6h30

M. Marcil fait chauffer du café et s'épluche un fruit. Dernière pause avant la pointe du matin. «Le rush, c'est la zone conflictuelle.»

7h02

La station s'anime, les «usagers» déboulent par grappes. C'est l'heure du stress. Une cliente essaie de passer une vieille correspondance dans le nouveau système Opus. Machine bloquée. Congestion. M. Marcil gesticule. «Pas là-dedans, madame !»

7h06

Ah ! le nouveau système ! Maudit système ! «On est en bi-mode, observe M. Marcil. C'est dur à gérer. Il y a encore beaucoup de gens qui résistent au changement.» Résultat : il y a des frictions. Les files s'allongent. Il faut expliquer. Le ton monte. «Les gens ne veulent pas attendre, ils ne veulent pas savoir, ils veulent juste passer. Quand ça ne marche pas, c'est toujours la faute du guichetier. Je vous le dis moi : faut pas être sensible pour faire cette job-là. On est des boucs émissaires.

- On vous insulte des fois ?

- C'est sûr. L'autre jour, y en a un qui m'a traité de raciste. Ça, ça m'insulte ! Je suis un immigrant, moi aussi ! Je viens de Dolbeau. Arrivé à Montréal à 19 ans. J'ai travaillé sur Chabanel.

Oui, monsieur.»

7h45

Soyons honnêtes, M. Marcil : il y a quand même des guichetiers qui le méritent. Vous avez des airs de boeuf. Tout le monde le dit. Vous êtes au courant ? Évidemment, que M. Marcil est au courant. Tous les guichetiers sont au courant. D'après lui, c'est une réputation qui remonte à loin. «Au début, c'était les vieux ou les employés malades qui descendaient (dans la loge). Mais c'est de moins en moins comme ça. Il y a des jeunes. Des femmes. C'est le côté sécuritaire, j'imagine. Ici, il y a moins d'agression. Moins de harcèlement.»

8h16

Un client demande six billets. La machine bloque. M. Marcil soupire: «Il fait froid, ce matin, ça répond mal.»

8h21

Un passager saute par-dessus la barrière. M. Marcil appuie sur un bouton rouge. Le bouton «non-paiement». Le signal est envoyé au centre de contrôle de la STM. Si les récidives se multiplient, on enverra la police veiller au grain. «C'est une station tranquille, souligne le guichetier. Ça a changé. Quand c'était un bout de ligne, c'était pas mal moins calme. Les bouts de lignes sont toujours plus toffes. Il y a plus de volume. Plus de drogue. J'habite à Laval, mais je n'aurais pas voulu travailler à Montmorency.»

8h40

Un aveugle sort son billet Opus, le tourne du bon bord de l'encoche, le met dans la machine. En voilà un qui a compris le système. «Il ferait la leçon à plusieurs voyants», blague le guichetier.

9h10

Une dame d'un âge vénérable vient recharger sa carte Opus. Durée de l'opération : 30 secondes. «C'est une championne. Elle fait ça comme une aveugle !»

9h33

La machine à billets bloque encore. Antonin roule ses manches et « taponne » un peu. «Au début, on paniquait. On n'osait pas l'ouvrir. Là on joue dedans et on la répare.»

9h45

Toc toc. Un client vient de cogner sur la fenêtre. M. Marcil fulmine. «On n'est pas des poissons dans un aquarium.» Cette fenêtre est le meilleur ami du guichetier. Mais aussi son pire ennemi. «Des fois j'ai l'impression d'être enfermé. On ne peut pas agir autant. C'est frustrant. Sur l'autobus, on peut régler ça entre quatre'z'yeux. Ici on ne peut pas sortir. Y en a qui en profitent. Ils sont plus arrogants. Ils prennent plus de libertés...»

Sa vitre pare-balles n'a jamais servi contre les balles. Mais des crachats par contre, il en a reçus. «Ça, c'est humiliant.» Évidemment, interdiction au guichetier de courir après les délinquants. Certains l'ont fait. Mais à leurs risques ! «J'en connais un qui s'est ramassé à l'hôpital, raconte M. Marcil.

Coup de couteau.»

10h

Temps mort. M. Marcil continue ses mots croisés. «Est-ce que je m'ennuie des fois ? Je trouve toujours le moyen

de m'occuper.»

10h12

Une dame tente de mettre un vieux billet dans les nouvelles machines.

«C'est un nouveau système, madame...

- Ah ! bon. Ça fait combien

de temps ?

- Six mois...»

10h30

Re-temps mort. C'est long parfois votre job, M. Marcil. Jamais eu envie de conduire le métro à la place ? «Opérateur, moi ? Jamais. Ça manque d'air. Tu vois personne. Je serais pas capable.»

11h

M. Marcil regarde sa montre. Plus qu'une demi-heure avant de «puncher». Après son quart de travail, il va descendre au métro Place-d'Armes pour un autre quart de cinq heures. Sa journée devrait se terminer à 19 h. N'allez pas croire qu'il fait du zèle. «C'est du surtemps pour compenser, explique-t-il. Ma femme est atteinte de fibromyalgie. Elle ne travaille plus depuis sept ans. Je dois le faire pour deux...»

11h20

M. Marcil regarde sa montre. Plus que 18 mois avant la retraite. Il connaît déjà la date : le 31 octobre 2010. Des projets pour l'après ? C'est encore vague, mais il a son idée : voir le monde. «Mon rêve, ce serait de visiter les endroits que j'ai vus à Canal D. Le parc de Serengeti en Tanzanie, par exemple. Il y a des bandes de gnous et des crocodiles qui mangent des gazelles. J'ai peu voyagé dans ma vie. Les Bahamas, la Floride. Là, ce serait la vraie affaire. Je dis " serait ". Si la santé de ma femme le permet...»