Du bout des lèvres, parfois avec déception, les souverainistes ont commenté hier l'étonnante déclaration du président Sarkozy en faveur d'un Canada uni «qui, par son fédéralisme, a décliné aussi un message de respect et d'ouverture».

Mis à jour le 18 oct. 2008
Denis Lessard LA PRESSE

«Notre projet n'est pas divisif, c'est inclusif. Cela nous permettrait d'avoir des relations encore plus saines avec le Canada», a répliqué hier la chef péquiste Pauline Marois.

 

Selon elle, le président Sarkozy a surtout, dans son allocution à l'Assemblée nationale, «insisté sur la relation privilégiée de la France et du Québec en reconnaissant l'existence du peuple québécois. C'est fondamental, cela dit que nous accompagnerons le Québec à travers la francophonie, c'était très clair», a dit Mme Marois. Elle a refusé de commenter la déclaration bien plus favorable à l'unité canadienne qu'avait faite le président quelques minutes plus tôt, lors d'une conférence de presse avec le premier ministre Stephen Harper.

Quand on lui demande si elle aurait souhaité que le président aille plus loin au sujet de la relation entre la France et le Québec, elle réplique: «Ses propos sur la nation et l'identité québécoise me satisfont.» Elle juge normal que le président français ait voulu «gommer les conflits», mettre de côté la rivalité du triangle Québec-Paris-Ottawa.

En conférence de presse, le président Sarkozy s'était décrit comme un «ami du Canada». À une question sur l'avenir du Québec, il avait répondu qu'il n'était nul besoin d'une «division supplémentaire»: «Je ne vois pas au nom de quoi une preuve d'amour pour le Québec, fraternelle et familiale, devrait se nourrir d'une preuve de défiance à l'endroit du Canada.» Il a souligné avoir «suivi de très près» le débat des années dernières au Québec et au Canada, qu'il perçoit comme «un pays qui rassemble et non qui divise».

À l'Assemblée nationale, le président français a repris la formule de l'ex-premier ministre Alain Juppé: «Comme beaucoup de Français, je dirais que les Canadiens sont des amis et les Québécois ma famille.»

Pour Mario Dumont, le président Sarkozy a «choisi le bon axe en parlant de l'avenir et du passé. Sur les obsessions très péquistes de division, la nostalgie des péquistes de tout couper entre Ottawa et Québec... Il n'est pas de cette école. Il a la bonne approche, avec une relation surtout tournée vers l'avenir. Pour les péquistes, se faire renvoyer à une relation du passé, se faire renfoncer dans la gorge leurs obsessions, cela a créé une douche froide, on l'a bien senti», a soutenu le chef de l'opposition.

Quant au député péquiste Daniel Turp, longtemps porte-parole du PQ en matière internationale, il était clairement resté sur sa faim. «C'est un discours équilibré, qui voulait plaire au Canada et au Québec. Il aura réussi.»

Faux pas?

«C'est un faux pas de la part du président Sarkozy, c'est un faux pas diplomatique important. La question (de l'unité canadienne) n'est pas à l'ordre du jour, il n'avait tout simplement pas à se prononcer là dessus», a soutenu sans détour Jean-François Lisée, ex-conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard.

«Je ne suis pas surpris que ce soit son opinion. Moi, je suis surpris que, devant un peuple dont la moitié des francophones croit à la souveraineté, qui a élu 50 députés bloquistes mardi dernier, il trouve que c'est une bonne idée de dire une chose pareille», a dit M. Lisée.

Le chef bloquiste, Gilles Duceppe, a dit que le discours du président à l'Assemblée nationale sur «l'amitié» avec le Canada et «la fraternité» envers le Québec lui allait tout à fait: «Il a soulevé pour une première fois qu'il fallait être égaux, moi je travaille sur l'égalité», a dit le bloquiste.

Pour lui, la déclaration du président sur la «division» ne visait pas nécessairement le Québec, «sans quoi il l'aurait dit». La sortie du président ne change rien aux relations entre le Québec et la France, croit-il: «Je n'ai pas perçu ça comme un message en faveur de l'unité canadienne.»

Quant à l'ancien premier ministre Lucien Bouchard, il estime que le président Sarkozy a «très bien résumé l'avenir des relations entre le Québec, la France et le Canada. Il ne crée pas de discontinuité, c'est un discours intelligent qui va marquer les choses».

«J'aime pas mal mieux ça que la non-indifférence, la langue de bois. Qu'est-ce que cela veut dire, non-indifférence? Je ne suis pas indifférent à ce qui se passe au Québec, ce n'est pas fort, fort... J'aime mieux l'amitié. J'aime mieux un discours qui part du coeur, de l'intelligence», a résumé l'ancien premier ministre.

Son successeur Bernard Landry croit pour sa part que l'amour fraternel qu'a exprimé le président pour le Québec est nettement plus fort que l'amitié envers le Canada. «Si on écoute bien ce qu'il a dit, cela ne change rien, au contraire, dans la relation privilégiée entre la France et le Québec. Le général de Gaulle n'est jamais allé jusqu'à parler d'amour» a dit M. Landry.

Discours «vague»

Jacques-Yvan Morin, ancien ministre de René Lévesque, relève que le président est resté «plutôt vague dans son discours à l'Assemblée. Il naviguait entre des obstacles, c'est un bon discours. Mais il reste à faire tout ce qui est annoncé, il ne suffit pas de faire de grands discours, il faut accomplir».

Il ne prend pas ombrage de l'insistance du président sur l'amitié de la France et du Canada. «La France a des intérêts au Canada, la fraternité avec le Québec n'exclut pas les rapports entre la France et le Canada», a dit M. Morin.

Pour l'ancien ministre libéral Paul Gérin-Lajoie, les propos du président ne sont pas surprenants. «C'est dans le cadre général de son discours, le président français n'a pas à donner un appui à une forme particulière de l'avenir du Québec.» Son appui au fédéralisme a été fait «parce que c'est la situation actuelle et que c'est la position actuelle du gouvernement du Québec», estime-t-il. «Cela ne colore pas du tout l'avenir des relations entre le Québec et la France», croit celui qui a donné son nom à la doctrine qui gouverne les relations extérieures du Québec: intervenir à l'étranger dans les domaines de compétence provinciale.