Avec la crise financière, l'Occident risque de basculer. Les gouvernements doivent trouver vite un moyen de «réguler, organiser et moraliser» leurs économies, sans quoi «la logique d'affrontement prévaudra et ce monde sera peut-être le pire que nous avons connu».

Denis Lessard LA PRESSE

C'est le cri d'alarme qu'a lancé le président français Nicolas Sarkozy dès son arrivée pour une rencontre bilatérale avec le Canada à titre de président de la Communauté européenne, qui regroupe 27 pays.

Sa conférence de presse avec le premier ministre Stephen Harper devait porter sur une entente de coopération économique entre le Canada et l'Europe. Elle fut plutôt dominée par la crise financière mondiale et le projet de M. Sarkozy d'organiser un grand sommet avant la fin de l'année.

Pour Stephen Harper, pas question de commenter les augures de malheur qui prédisent plusieurs années déficitaires pour les finances publiques canadiennes. «Ce sont des spéculations, on ne peut avoir toute l'information. Mais le gouvernement canadien maintiendra une politique fiscale responsable, et tout ce que nous ferons sera dans l'intérêt de l'économie à long terme», a dit M. Harper.

La veille, l'économiste en chef de la Toronto Dominion, Don Drummond, avait prédit qu'Ottawa s'en tirerait avec un budget équilibré pour l'année en cours, mais qu'il serait forcé d'accepter un déficit de 10 milliards pour l'année financière 2009-2010.

Visite éclair

Le président Sarkozy doit partir dès ce midi de Québec pour se rendre à Washington en compagnie du président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, avec qui il est à faire « le tour du monde », a dit M. Sarkozy, amusé. Les deux hommes doivent se rendre en Asie, toujours pour dégager des solutions à la crise qui frappe les marchés financiers.

Pour le premier ministre Harper, la gestion du système bancaire au Canada «a jusqu'ici bien fonctionné» et peut être citée en exemple partout dans le monde. La crise financière est une réalité incontournable, mais les institutions financières canadiennes sont solides, a-t-il insisté. Il a adouci les déclarations du président français sur le capitalisme « des spéculateurs, du chacun-pour-soi, de l'égoïsme ». « On a un capitalisme sans règles, qui manque d'information précise, on le voit au niveau international, au niveau national, on est tous dans le même bateau. L'argent traverse les frontières d'une façon qui crée de l'instabilité. Cela ne veut pas dire que le capitalisme a coulé, mais que nous avons la responsabilité de créer des mécanismes internationaux pour améliorer les marchés », a soutenu M. Harper.

Dans l'expression «visite éclair», «il y a d'abord visite , a répliqué le président Sarkozy aux commentaires voulant qu'il ait négligé le Sommet de la francophonie, où il ne passera que quelques heures. À Paris, beaucoup de conseillers lui recommandaient de se rendre directement voir le président Bush. «J'ai dit non, on a besoin du Canada», a-t-il rappelé. «Vous pensez qu'on a une petite crise à gérer, peut-être?» a-t-il dit, frondeur. Avec 27 pays membres, les décisions supposent chaque fois un tour de force de consultations.

«Ce qui est plus important, c'est qu'on a voulu maintenir la visite», a-t-il insisté.

Pour M. Sarkozy, les huit pays les plus industrialisés devraient se rencontrer avant la fin de 2008. Et on devrait même songer à inviter la Chine ainsi que des pays comme l'Inde.

«Ce serait étrange de faire un sommet sans la Chine, sans l'Inde. Sans doute faudrait-il aussi un pays arabe, cela compte aussi. Ce n'est pas très simple, mais on va y arriver.»

Le principe d'une rencontre avant la fin de l'année est acquis, selon lui, mais il faudra en outre « un ordre du jour très ambitieux et des propositions très pragmatiques». Stephen Harper a pour sa part loué le «leadership et la détermination» du président Sarkozy devant la crise. Selon lui, il faut trouver une date «le plus tôt possible» pour cette réunion mondiale.

Tutoyant le premier ministre Harper, qu'il appelle familièrement Stephen, M. Sarkozy a souligné que «l'Europe a besoin d'entendre la voix forte du Canada, pour réformer un capitalisme d'entrepreneurs et non de spéculateurs».

«On doit demander la régulation, il n'y a pas de liberté sans un minimum de régulation. Il faut poser les bases d'un système qui ne nous conduira pas une nouvelle fois là où on nous a conduits», a-t-il soutenu. À l'Assemblée nationale, plus tard, il a été plus dramatique: «Ou bien nous parviendrons à nous doter des institutions nécessaires pour gérer le monde global dans lequel nous vivons et partager le pouvoir avec les anciennes puissances industrielles et les grands pays émergents, ou bien le désordre du monde ira en augmentant et personne ne contrôlera plus rien.» «Nous sommes au XXIe siècle, on ne peut pas continuer avec les institutions et les principes du siècle précédent», a-t-il soutenu.

Pour lui, la pire erreur serait de penser que la crise financière actuelle est «une parenthèse» et que, une fois passées ces turbulences, tout pourrait reprendre comme avant. Le «capitalisme doit être réformé», a martelé le président Sarkozy.

Selon lui, le Canada est «prêt à apporter sa force pour que les choses bougent. Pour bâtir le capitalisme du XXIe siècle, on a besoin du Canada et du premier ministre Harper. On a beaucoup de travail».