Voici l'histoire qu'on voudrait nous faire croire: Jean Charest, pendant la fin de semaine, subitement frappé par les déclarations de Pauline Marois, Sylvain Simard et Mario Dumont, a tout à coup compris qu'il ne pouvait avoir les coudées franches à l'Assemblée nationale.

Denis Lessard LA PRESSE

Dans ce scénario, seul un mandat majoritaire après des élections générales pourrait permettre au gouvernement de faire des gestes nécessaires en période de crise financière.Tous les Québécois, bien sûr, ont été témoins de ce tsunami politique, à Québec et à Drummondville, la fin de semaine dernière... Le Québec est devenu incontrôlable tout à coup. Pour ceux qui ont suivi les assises adéquistes et péquistes du week-end, les arguments de Jean Charest paraîtront cousus de fil blanc.

Voici plutôt ce qui s'est passé. Avec en main des sondages internes au beau fixe, Jean Charest est convaincu depuis des semaines qu'il serait réélu avec une confortable majorité. À condition d'y aller maintenant. Personne ne peut prédire ce qui se passera au printemps. Attendre devient un pari bien risqué en période de crise financière.

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Tout était prêt il y a un mois, mais la déconfiture inattendue de Stephen Harper l'a refroidi... un peu. Les députés libéraux piaffaient d'impatience, une majorité des ministres aussi. Seuls quelques apparatchiks restaient dubitatifs. Daniel Gagnier, le chef de cabinet, était aux côtés de l'Ontarien David Peterson quand le populaire premier ministre libéral a déclenché des élections précipitées, et subi une raclée inattendue aux mains des néo-démocrates de Bob Rae.

Jean Charest aime mieux une autre anecdote: Jean Chrétien avait appuyé sur le bouton en 2000, trois ans seulement après avoir été élu. Il avait capté au vol une petite phrase de Stockwell Day, le chef de l'opposition, devenu leader de l'Alliance. L'Albertain avait, gauchement, réclamé des élections. Il les a eues. Jean Chrétien l'emporta par une immense majorité.

Même si 7 Québécois sur 10 ne souhaitent pas d'élections générales, Jean Charest fait le pari que ces considérations seront bien vite reléguées aux oubliettes. En temps d'incertitude économique, les Québécois opteront pour le parti et le chef le plus rassurant, pour une valeur connue.

Bernard Landry avait fait une gageure similaire en 2003, et déclenché les élections à la veille de la guerre en Irak. Mais ses sondages étaient bien moins rassurants que ceux dont dispose Jean Charest.

Il sera facile pour Monique Jérôme-Forget de soutenir, jeudi, que le Québec ne sera pas plongé en déficit l'an prochain. Ce sera peut-être une autre histoire au printemps prochain. L'Ontario et le gouvernement fédéral auront des déficits. À Ottawa surtout, c'est un renversement par rapport aux habituels surplus. Pourquoi le Québec échapperait-il à l'encre rouge?

Stephen Harper avait, lui aussi, pris un gros pari en déclenchant les élections en septembre dernier. Un mois plus tôt, personne n'aurait parié sur cette stratégie de la part d'un gouvernement qui avait légiféré pour des élections à date fixe. Mais on oublie trop souvent que, sans sa très mauvaise campagne québécoise, Stephen Harper serait aujourd'hui majoritaire aux Communes.

Cousu de fil blanc

Dès le conseil général du PLQ, à la fin du mois de septembre à Lévis, des sources avaient indiqué à La Presse que Jean Charest ne serait pas du voyage en Chine.

Le premier ministre avait nié, avec la dernière énergie. Il niait encore, la semaine dernière: pas de changement au programme, indiquait-il avec des formules sibyllines qui, déjà, montraient qu'il marchait sur des oeufs. Comme il devait partir vendredi prochain, il n'avait pas le choix de confirmer aujourd'hui qu'il ne serait pas du voyage.

Les libéraux ont eu du mal à cacher leur préparation électorale. Tout à coup, au début d'octobre, le maire de Saint-Marc-des-Carrières, près de Québec, Michel Matte, annonce qu'il compte être candidat du PLQ. On nie encore l'imminence d'élections. M. Matte sera confirmé ce soir dans Portneuf. La mairesse de Lévis, Danielle Roy-Marinelli avait, elle, senti subitement le besoin d'annoncer qu'elle ne serait pas candidate au provincial. Et Jean Perreault, le maire de Sherbrooke, vient de faire savoir qu'il ne solliciterait pas d'autre mandat... municipal. Dans Maskinongé, le préfet Jean-Paul Diamond annoncera sous peu qu'il sera candidat du PLQ.

Tout était en place du côté libéral pour déclencher des élections rapidement après le scrutin fédéral. Contre toute attente, Stephen Harper n'a pas eu de mandat majoritaire, ce qui privait Jean Charest d'un argument. Il aurait eu beau jeu de se positionner comme le fiduciaire des intérêts du Québec et de demander aux électeurs de lui donner un mandat clair pour contrecarrer les visées d'Ottawa. Pendant des semaines, toutes ces sorties visaient à le positionner dans le rôle de «Capitaine Québec». Depuis le 14 octobre, M. Charest tient un autre rôle, dans une autre pièce, où il joue un guide, rassurant, dans la tempête économique.