Des vacances programmées depuis de nombreux mois, un rêve d'enfant qui allait se réaliser. Voilà en deux mots les sentiments que j'avais avant de boucler les valises ce vendredi matin 15 juillet. Nous sommes en Suisse, à Lutry, près de Lausanne.

Alain Glanzmann LA PRESSE

Je suis accompagné de mon épouse Olga, de mon fils Luca, 8 ans, et de ma nièce Marie, 12 ans. Notre itinéraire de voyage a été minutieusement préparé. Plusieurs activités ont été réservées tout au long de notre périple, notamment un survol de 20 minutes en hydravion de la région de La Tuque.

Peu de temps après notre arrivée au bureau de la compagnie Air Tamarac, on entend le moteur d'un avion qui s'approche puis qui se pose devant nous. Immobilisé quelques mètres en contrebas, la porte s'ouvre et le pilote sort de son appareil accompagné de deux touristes également suisses. Rapidement, il les salue et se dirige vers nous.

Ma femme et moi sommes frappés par son jeune âge. Il nous salue sommairement et nous invite tout de suite à le suivre vers son appareil. Un petit hydravion, juste assez grand pour nous accueillir, mais amplement suffisant au bonheur des enfants.

Le pilote invite Marie à s'asseoir au fond de l'appareil. Il attache sa ceinture puis me demande de prendre place à l'avant de l'appareil. Il attache également ma ceinture, puis place mon fils Luca et ma femme sur les deux sièges derrière moi. Les ceintures de sécurité sont bouclées par ses soins.

Enfin, il prend place dans l'avion. Le moteur enclenché, on avance doucement sur la rivière. Un regard furtif par-dessus mon épaule pour apercevoir les enfants ivres de bonheur. C'est magique! Ma femme est par contre préoccupée, mais garde ses sentiments pour elle, afin de ne pas briser cette euphorie.

C'est parti! Nos flotteurs quittent l'eau et nous nous élevons dans les airs. Le paysage et encore plus magique là-haut... Pas un nuage à l'horizon, juste le soleil et le ciel bleu turquoise. Pas nécessaire de me retourner pour sentir la joie des enfants.

Mais quelque chose me dérange. Je sens le pilote extrêmement nerveux, sa main droite étant toujours agrippée à la jointure métallique au milieu du pare-brise. Ses explications sur le paysage sont très sommaires, il a le visage tendu. Après 10 minutes de vol, tout s'accélère. Les gestes du pilote deviennent de plus en plus nerveux, son regard est fixé vers l'horizon et le bruit du moteur diminue subitement. L'avion perd rapidement de l'altitude. Un regard en arrière vers ma femme qui a compris ce qui se passait. Moi pas encore, j'essaie en une seconde de la rassurer. Pourquoi? Simplement parce que le pilote n'a rien dit...

Nous continuons à perdre de l'altitude, de plus en plus vite. Je regarde ma montre et me dit que les 20 minutes prévues sont bien courtes... Le pilote ne dit toujours rien... Les enfants, eux, pensent que le pilote leur fait un petit tour de «manège», ils adorent et rient aux éclats. Mais oui, ma femme avait raison, nous tombons...

Nous passons juste au-dessus des arbres qui bordent une rivière. Une seconde après, le pilote entreprend un virage serré à gauche. Les premiers mots du pilote sortent enfin de sa bouche sous la forme d'un cri dont personne ne comprend le sens... L'avion pique du nez et frappe la rivière. En une seconde, le paradis s'est transformé en enfer.

Sous la violence du choc, l'avion se retourne instantanément. L'eau envahit le cockpit très rapidement. Avant d'être submergé dans ces eaux foncées, j'entends les cris de ma femme: «Mon Dieu, mon Dieu...» Je me retrouve la tête à l'envers, dans des eaux foncées, attaché par une ceinture que je n'ai pas fermée moi-même et dont je ne connais pas le système d'ouverture.

C'est alors que quelqu'un m'attrape par mon t-shirt et tente de me tirer hors de l'appareil. Sans succès, puisque je suis toujours attaché. C'est le pilote qui a réussi à se libérer. Sentant qu'il est impossible de me sortir de l'appareil, il me lâche et remonte en surface. C'est alors que la présence des enfants dans cette carcasse submergée m'interdit de mourir ici. Je m'accroche avec mon bras droit sur je ne sais quoi et tire tant et plus pour m'extraire de ma ceinture. Je continue, encore et encore pour finalement réussir à me libérer sans ouvrir ma ceinture, puis à rejoindre la surface.

À bout de souffle, je découvre le pilote accroché à l'un des flotteurs de l'appareil les yeux dans le vide. Je lui crie qu'il faut aller chercher les enfants... Il disparaît instantanément sous l'eau, mais remonte deux secondes plus tard. J'ai alors compris que je ne pouvais pas compter sur lui... J'ai donc replongé pour essayer de localiser les enfants et de les remonter à la surface.

Je refais surface et je vois ma femme agrippée à la carcasse de l'avion qui implore le pilote: «Sauvez nos enfants, je vous en supplie, sauvez nos enfants.» Elle crie également à l'aide en indiquant que nos enfants sont prisonniers de l'appareil sous l'eau. Par chance, un homme de l'autre côté de la rivière, large d'une vingtaine de mètres, entend ses cris et plonge sans hésitation dans ces eaux hostiles pour nous venir en aide.

Ses cris décuplent mes forces. Alors je plonge encore dans ces eaux foncées afin de trouver les enfants. Je sais que nous devons les sortir au plus vite de l'eau, sans quoi leurs chances de survie seront nulles. Chaque fois que je remonte à la surface, j'entends ma femme qui crie, qui implore le pilote de nous indiquer où se trouvent les portes de l'appareil, de m'indiquer où plonger, mais ce dernier reste muet et répétera toujours la même phrase en boucle: «Je ne peux pas plonger, je n'ai pas de souffle.»

Ma femme ne sait pas nager, elle a peur de l'eau. Impossible pour elle de plonger dans cette rivière. Mais elle a fait mieux, beaucoup mieux. Alors que mes espoirs les plus fous de retrouver les enfants s'amenuisaient, elle me dit avoir touché Marie avec son pied. Chose impossible, puisqu'elle se trouve agrippée sur l'appareil. Pas une seconde d'hésitation, je plonge selon ses indications et je peux accéder dans l'appareil par ce que je crois être une fenêtre cassée et trouve alors Marie. Je la remonte tout de suite en surface. C'est un miracle.

Elle sera prise en charge par l'homme qui est venu de l'autre rive. Ce héros réussira à la réanimer après une immersion de 4 à 5 minutes dans l'eau. C'est encore un miracle. Moi, je plonge encore à la recherche de Luca.

Je finis enfin par trouver mon fils dans la cabine de l'avion. Malheureusement, plus de 8 minutes se sont écoulées. Des policiers arrivés sur les lieux ont traversé la rivière à la nage et viennent nous aider dans nos opérations de secours. Ils m'aident à hisser Luca sur le flotteur et nous lui prodiguons tout de suite les premiers secours. Encouragé par les «grognements» de Marie qui se bat pour vivre et les cris de ma femme, je lui prodigue le bouche-à-bouche, une deuxième personne lui effectuant un massage cardiaque.

Nous avons continué les premiers secours à Luca, tout en traversant la rivière à la nage afin d'amener mon enfant sur l'autre berge où l'ambulance allait arriver. Accompagnés des policiers, jamais nous n'avons renoncé, mais malheureusement en vain. Mon fils tellement à l'aise dans l'eau est mort noyé... La vie de notre fils nous a été enlevée.

Marie a survécu, son héros l'a réanimée, puis sa volonté de vivre a fait le reste. Elle est magnifique, un exemple pour tous... Mon épouse. Sans ses cris, le sauveur de Marie ne serait peut-être pas venu nous apporter son aide précieuse. Comment aurait-il pu savoir que des enfants étaient encore coincés sous l'eau? Ses mêmes cris m'ont donné l'énergie et le courage nécessaires pour replonger à plusieurs reprises alors que j'étais épuisé.

C'est encore mon épouse qui m'a indiqué le chemin pour récupérer Marie. Comment? Je n'ai pas la réponse. Mais quand elle me dit qu'elle aurait dû mourir à la place de son fils, qu'elle ne sait pas nager et qu'elle a la vie sauve, je lui réponds que sans elle, Marie ne serait aujourd'hui probablement pas à nos côtés. Merci, Olga. Tu as été une mère exemplaire. Tu as été notre fil conducteur à tous.

Depuis l'accident, je n'arrive pas à m'expliquer que ce jeune pilote diplômé avait la responsabilité de quatre passagers sans pour autant:

> communiquer les directives avant le départ quant aux mesures à prendre en cas d'urgence;

> communiquer aux passagers les mesures à prendre au moment où il sentait la situation critique;

> avoir les compétences pour plonger et porter secours alors qu'il est aux commandes d'un hydravion.

S'agit-il d'une formation technique à revoir ou d'une réaction de panique dans un contexte dramatique?

Je n'ai pas la réponse. Marie, Olga et moi allons vivre le restant de nos jours avec le souvenir de cette catastrophe. Avec une question qui restera toujours sans réponse: la mort de Luca aurait-elle pu être évitée?

Nous espérons vivement que la mort de Luca puisse provoquer des modifications dans la réglementation actuelle pour le transport des passagers en hydravion, d'une part, et l'amélioration de la formation des pilotes au sauvetage de personnes en lac et rivière, d'autre part. Il faut que cela change! Luca ne doit pas être mort pour rien.

L'auteur habite la Suisse. Il a perdu son fils Luca, 8 ans, dans l'écrasement d'un hydravion survenu dans la région de La Tuque, le 18 juillet dernier.