La tragédie récente de Kingston, où trois jeunes afghanes et la première épouse de leur père ont été trouvées mortes au fond du canal Rideau, est troublante. Le père, la mère et le frère des trois jeunes filles ont été arrêtés et accusés de meurtre prémédité.

Yolande Geadah

L'hypothèse d'un crime dit d'«honneur» semble sérieuse. Aussitôt énoncée cette hypothèse, un malaise profond a saisi les membres des communautés musulmanes d'ici. La crainte que ce crime ne contribue à ternir davantage l'image des musulmans dans l'opinion publique est malheureusement justifiée. Les médias ont donc la responsabilité première d'éviter le sensationnalisme et les stéréotypes dans le traitement d'un tel sujet. Cela ne veut pas dire de cesser de réfléchir au contexte particulier entourant ce genre de crime, qui, il faut bien le préciser, fait partie des multiples formes de violence à l'égard des femmes qu'on trouve dans toutes les cultures.

 

Qu'est-ce qu'un «crime d'honneur»? Il s'agit d'un crime généralement commis par le mari, le père ou le frère de la victime pour défendre l'honneur de la famille, supposément menacé par l'inconduite de la victime. Les raisons invoquées pour ce crime sont multiples, mais souvent liées à la sexualité des femmes.

Il peut s'agir du fait que la victime décide d'exercer son droit d'épouser l'homme de son choix ou de refuser celui qu'on a choisi pour elle, de demander le divorce, d'avoir des relations sexuelles extraconjugales, bref d'exercer son autonomie en adoptant un mode de vie qui ne respecte pas les plus strictes traditions. À cela se mêlent parfois des questions d'argent, comme la prétention de réclamer sa part d'héritage.

Généralement, l'auteur d'un tel crime est exonéré de tout blâme par sa communauté, qui considère qu'il n'a fait que «laver l'honneur» de sa famille. Son prestige social s'en trouve donc rehaussé et il peut vivre la tête haute, sans avoir à rougir de son crime ni des agissements de sa victime.

Le «crime d'honneur» est une coutume tribale qui précède l'islam. S'il est vrai que le Coran ne promeut pas cette pratique, on ne peut nier qu'elle perdure dans des sociétés musulmanes. En fait, la charia autorise le meurtre des femmes adultères ou qui ont des relations sexuelles avant le mariage. C'est d'ailleurs pourquoi de nombreux musulmans se sont vivement opposés à l'introduction de la charia au Canada.

N'oublions pas qu'autrefois, dans toutes les sociétés patriarcales, et pas seulement musulmanes, le père de famille avait droit de vie et de mort sur ses enfants. Les grandes religions n'ont fait que renforcer ce droit absolu, comme l'illustre l'histoire biblique d'Abraham, qui avait résolu d'immoler son fils unique simplement parce qu'il avait entendu une voix (supposément celle de Dieu) lui ordonnant de le faire. Je me rappelle que, étant petite, cette histoire nous était contée comme un bel exemple d'obéissance à Dieu et non comme un crime potentiel.

Les auteurs d'un crime dit d'«honneur» sont eux aussi convaincus d'obéir à des impératifs moraux supérieurs. Si cette pratique se poursuit encore, à divers degrés, dans les pays musulmans, c'est qu'elle est tolérée dans la culture populaire et renforcée par des lois qui accordent des pénalités plus légères au meurtrier s'il invoque l'impératif de défendre l'honneur de sa famille bafoué par les écarts de conduite de sa victime.

Cette pratique est aussi nourrie par un certain discours religieux, réactionnaire et intégriste, obsédé par la sexualité des femmes. L'insistance sur le port du hidjab ou du niqab, la non-mixité et la virginité des femmes en font partie. C'est pourquoi il est difficile de dissocier l'islam de ce type de crime, même si le Coran ne le justifie pas et que la grande majorité des musulmans le condamnent aujourd'hui.

Qui est responsable du crime d'honneur? La réponse à cette question semble évidente. En premier lieu, la personne qui commet un meurtre et, en second lieu, ceux qui l'ont soutenu dans l'exécution du meurtre. Mais la société qui l'entoure et qui justifie le contrôle des hommes sur la sexualité des femmes au nom de principes moraux supérieurs n'a-t-elle pas sa part de responsabilité aussi dans la perpétuation de ce type de crime?

Bien qu'il soit erroné de blâmer l'islam pour les crimes commis par des musulmans, on ne peut nier qu'une certaine lecture de l'islam, devenue dominante aujourd'hui, contribue à légitimer diverses formes de violences commises au nom de cette religion. Cela signifie que les personnes qui préconisent une lecture rigoriste et misogyne de l'islam ont leur part de responsabilité dans les violences découlant de cette vision intolérante.

Bien entendu, blâmer la victime pour exonérer son agresseur n'est nullement l'apanage des sociétés musulmanes. Qu'on pense à la défense dans le cadre de procès pour viol, soutenue dans divers pays occidentaux, où le comportement et l'habillement de la victime sont invoqués comme source de provocation. Qu'on pense aussi à la défense dans les cas de crime dits «passionnels», où l'infidélité du conjoint (le plus souvent de la femme) est invoquée comme facteur atténuant. Qu'on pense enfin aux nombreux cas de femmes assassinées, ici comme ailleurs, par un conjoint qu'elles ont décidé de quitter.

Les mouvements féministes ont raison de dénoncer les discours misogynes qui alimentent et perpétuent les violences commises contre les femmes, car il ne s'agit pas uniquement d'une responsabilité individuelle mais aussi collective.

Il faut bien réaliser que nous sommes sur une pente très glissante lorsqu'on se porte à la défense de valeurs patriarcales au nom du respect de la diversité et du multiculturalisme.

Le Canada, signataire de nombreuses conventions internationales, a non seulement le droit, mais l'obligation de tout mettre en oeuvre pour changer les mentalités qui contribuent à nier les droits fondamentaux des femmes. Comment le faire sans pour autant verser dans le racisme ni marginaliser davantage les membres d'une minorité est une question cruciale qui mérite réflexion.

L'auteure est essayiste. Elle a publié «Accommo-dements rai-sonnables: droits à la différence et non différence des droits» chez VLB éditeur.