Il faut être bien naïf pour croire que les dirigeants de la Caisse de dépôt peuvent motiver chaque matin 250 professionnels en placement pour se battre contre tous les indices de la planète et, en même temps, prendre les commandes de placements folichons de dirigeants politiques. Oui, le premier ministre ou le ministre des Finances font part, de temps à autre, au président du conseil de la Caisse «de certaines préoccupations».

Mis à jour le 24 nov. 2008
Michel Nadeau

Durant les 20 années passées à la haute direction de la Caisse, j'ai souvent été témoin d'appels de Québec pour fournir des renseignements sur tel ou tel dossier (art. 49 de la loi). En même temps, le ministre ou le sous-ministre mentionne certaines pressions reçues. Au début de 2000, M. Landry m'a indiqué que M. Chagnon préférait alors voir une transaction de Vidéotron avec Rogers plutôt qu'avec Quebecor; au terme d'un après-midi d'échanges cordiaux à la résidence de M. Landry, celui-ci reconnut que la stratégie de convergence mise de l'avant par Quebecor Média avait des mérites et qu'il avait confiance dans le choix de la haute direction de la Caisse.

 

Et les transactions suivaient leur cours.

Si, dans le quotidien, les gestionnaires de la Caisse sont et doivent être imputables de toutes les décisions, bonnes ou mauvaises, l'affaire change en période électorale.

Fin 2002, M. Charest s'en prenait à M. Landry pour qualifier les pertes de 8,6 milliards «du plus gros désastre financier de toute l'histoire du Québec». Au pouvoir, le premier ministre s'attribuera une partie du succès de la bonne performance de la Caisse.

Or comme la mouche de la fable de La Fontaine, les politiciens n'ont absolument aucun impact sur les hauts et les bas des marchés boursiers.

Ni mieux ni pire

En 2008, tous les gestionnaires de la planète avec un portefeuille diversifié, incluant Teacher's, Omers...) ont actuellement un rendement boursier de - 40% (à 3% ou 4% près). La Caisse ne fait pas mieux ni pire que les autres. La seule stratégie gagnante aurait été de vendre à découvert le marché, une manoeuvre trop spéculative pour un grand investisseur responsable.

Ce rendement de - 40% pour les actions est purement théorique; il suppose qu'on liquiderait le portefeuille ce matin, à l'ouverture des marchés. Les investisseurs à long terme savent qu'après une correction de 40%, la Bourse a souvent rebondi de 20%. La vraie jauge des résultats d'un gestionnaire de portefeuille est par rapport aux indices; le talent d'un professionnel boursier se mesure contre le TSX ou le Dow Jones. C'est ce qu'on verra en février lors du rapport annuel. Plusieurs observateurs ont, l'hiver dernier, semoncé avec raison la trop grande incursion de la Caisse dans le marché des papiers commerciaux.

Par ailleurs, comme votre maison ou votre auto, certains actifs de la Caisse ne sont pas évalués quotidiennement; le rendement des immeubles et des placements privés sont l'objet d'expertise disponible en fin d'année seulement.

Invoquant des scénarios catastrophiques, MM. Dumont et Taillon réclament un chiffre: ils n'ont pourtant qu'à calculer le rendement des indices pour voir que le rendement global de la Caisse tourne actuellement autour de - 23% (comme celui de tous les fonds équilibrés). Mais on veut du sang financier pour accoler au gouvernement ces pertes temporaires et inévitables de marché. Que changerait le dévoilement d'un chiffre qui varie d'un jour à l'autre?

Si ce chiffre monstrueux devient public, MM. Dumont et Taillon vont-ils exiger une loi pour le retrait de la Caisse de Wall Street ou que la Caisse se fasse rembourser de ses pertes sur tous les parquets de la planète?

Pauline Marois et le «gambling»

Pauline Marois en rajoute accusant M. Charest de «faire du gambling» après avoir changé en 2004 le mandat de la Caisse pour «avoir des rendements à court terme et rapidement...»

La chef du PQ n'a pas lu le nouvel article 4.1 de la Loi sur la mission de la Caisse: «Gérer en recherchant le rendement optimal (et non maximal)... tout en contribuant au développement économique du Québec.» Pour la première fois depuis la création de la Caisse, le mandat de développer l'économie du Québec a été clairement inséré dans la mission de la Caisse.

La Caisse s'est dotée d'un modèle exemplaire de gouvernance.

Le président du conseil est nommé par le gouvernement. Il est donc normal que M. Brunet ait l'oreille des libéraux; les péquistes au pouvoir le remplaceront par quelqu'un en qui ils ont confiance. La passerelle politique (qui est très légitime) se trouve au niveau de la présidence du conseil.

Contrairement aux autres sociétés d'État, c'est le conseil de la Caisse qui nomme le pdg, «avec l'approbation du gouvernement». Donc, le conseil a pris l'initiative de la sélection et, au terme d'un processus rigoureux, a proposé M. Guay au gouvernement où, selon certaines rumeurs, certains auraient aimé recevoir le nom d'une future présidente... Mais le conseil a tenu son bout en appuyant le meilleur candidat disponible.

Mme Marois ne devrait pas remettre en question la compétence du président par intérim (quatre semaines seulement), Fernand Perrault, qui a assisté aux réunions de tous les comités stratégiques de placement de la Caisse depuis 25 ans!

Voulant faire flèche de tous bois, les politiciens utilisent les sociétés d'État (dont tout le monde veut pourtant l'indépendance) comme des ballons politiques en campagne électorale.

Dans l'intérêt de tous les contribuables québécois, les dirigeants de ces organismes doivent travailler dans une maison de verre tout en oeuvrant souvent dans des marchés très concurrentiels. Ils rendront des comptes en commission parlementaire et, en fin d'année, devant l'opinion publique. Mais en attendant, laissons-leur gérer des marchés imprévisibles et foudroyants et donnons-leur la liberté de réussir.

Durant 20 ans, Michel Nadeau a occupé des postes de haute direction à la Caisse de dépôt. Il est présentement directeur général de l'Institut sur la gouvernance (HEC Montréal-Concordia).