L'auteur est professeur de sciences politiques et directeur de l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke.

Mis à jour le 17 nov. 2008
Jean-Herman Guay

On peut penser que Mario Dumont est le seul responsable des malheurs de son parti. Nul doute qu'il a multiplié les bourdes: celle du budget, au printemps 2007, puis son indifférence à l'endroit de la commission Bouchard-Taylor, ou encore sa menace risible de dissolution de la Chambre après les élections scolaires de novembre dernier. Nul doute aussi qu'à l'Assemblée nationale, il n'a pas su assumer les exigences de sa fonction de chef de l'opposition officielle. En reprenant mécaniquement son discours de «protestation» éclectique, en pointant dans toutes les directions, il n'a pas été en mesure d'incarner habilement le centre droit. Enfin, son leadership: ne comptant que sur lui, il a empêché certaines figures de son équipe de se faire connaître, ou même d'apprendre. Tout cela doit peser sur ses seules épaules.

Mais la vie politique ne s'explique pas uniquement par les «fautes» d'un individu. Au lendemain des élections de 2007, le PQ et le PLQ ont réagi rapidement et efficacement, comme si l'un et l'autre avaient reçu un électrochoc.

En quelques mois, au printemps 2007, le PQ a opéré un des virages les plus importants de son histoire: 1) abandon de l'obligation référendaire; 2) modification du discours social-démocrate traditionnel en vue de le recentrer; 3) changement de chef et affirmation d'un «leadership fort» en limitant les dissidences internes; et 4) occupation du territoire de l'identité ethnique avec le discours du «nous». Par ces changements, Pauline Marois retrouvait un électorat perdu, en partie du moins.

Chez les libéraux, les mutations ont été aussi palpables: 1) en créant la commission Bouchard-Taylor (dès février 2007), celle des aînés ou celle de Claude Castonguay, les libéraux ont rendu obsolète une bonne partie du discours de l'ADQ; 2) en étant plus prudents dans la gestion des dossiers, les libéraux ont aussi cessé de heurter l'opinion publique comme ils l'avaient fait de 2003 à 2007 (mont Orford, bourses étudiantes, écoles juives); 3) en étant plus interventionnistes (plan du Nord, aide aux manufacturiers, etc.), ils ont renoué avec les attentes des Québécois quant au rôle de l'État, particulièrement dans un contexte de crise financière; 4) en étant systématiquement plus nationalistes - et donc moins fédéralistes - quant aux dossiers Ottawa-Québec, ils ont enfin reconquis de la crédibilité chez les nationalistes modérés, notamment dans la «défense des intérêts du Québec».

Les conséquences furent très fructueuses pour les libéraux: le taux de satisfaction à l'endroit du gouvernement a grimpé, la perception de Jean Charest a changé radicalement et les intentions de vote se sont redressées.

Qu'arrivera-t-il à l'ADQ?

Le calcul est révélateur: quand on prend pour base les résultats des dernières élections dans les 125 circonscriptions et qu'on soustrait à l'ADQ la moitié des votes obtenus - ce qu'indiquent les derniers sondages - pour les répartir également entre les candidats du PQ et du PLQ, l'ADQ serait pratiquement rayée de la carte. Selon cette mécanique simple qui masque les enjeux locaux et l'impact des personnalités, les libéraux formeraient un gouvernement majoritaire avec 66 députés.

Si on répartit plutôt le vote échappant à l'ADQ en fonction du dernier sondage CROP, lequel indique que deux fois moins de déserteurs iront chez les péquistes que chez les libéraux, l'équipe de Jean Charest l'emporterait avec 79 députés! Le point de bascule n'est cependant pas si loin. Si l'ADQ devait perdre 50% de son vote, le PQ n'aurait qu'à aller chercher 56% des déserteurs de l'ADQ pour prendre le pouvoir.

Pour garder une vingtaine de sièges, l'ADQ ne doit pas perdre plus du cinquième (18%) de son vote de 2007, tellement les majorités ont été assez courtes dans bien des cas. Avec des pertes limitées et des déplacements égaux du vote pour le PQ et le PLQ, le PQ pourrait cependant former un gouvernement minoritaire! Eh, oui! La cause est arithmétique: dans le 450, les victoires de l'ADQ aux dépens du PQ ont été obtenues par de faibles majorités en 2007. À l'échelle du Québec, une contraction réduite du vote de l'ADQ donnerait beaucoup de sièges au PQ (18) et peu (3) aux libéraux. Difficile à imaginer, mais néanmoins possible!

La chute de l'ADQ s'explique donc autant par les actions malheureuses de son chef que par l'agilité stratégique des péquistes et des libéraux, parvenus à se départir de leurs irritants et à s'approprier des thématiques initialement développées par l'ADQ. On dit souvent que les partis sont de grosses machines immobiles, incapables de bouger; les deux «vieux partis» ont cependant démontré le contraire depuis un an. Aussi, s'activent-ils habilement à tirer profit d'une désertion annoncée sachant que différents scénarios sont possibles...