Le déclenchement des élections provinciales, mercredi, a permis aux chefs des partis politiques de récupérer la victoire de Barack Obama, souhaitant sans doute inspirer les Québécois qui ont suivi avec passion la campagne présidentielle américaine. Jean Charest, Pauline Marois, Mario Dumont et Françoise David ont tous fait référence au nouveau président des États-Unis, ce qui a de quoi surprendre: comment un seul homme peut-il servir à la fois les discours de la droite et de la gauche?

Karine Prémont

Obama représente des valeurs et des idéaux propres à une nouvelle génération de politiciens américains: âgé de 47 ans, il n'a pas servi dans l'armée et n'a pas été impliqué dans les bouleversements des années 60. En politique active depuis à peine 10 ans, il peut incarner le changement et proclamer qu'il faut débarrasser Washington des vieilles idées.

De plus, Obama est membre d'une minorité qui a été asservie et humiliée tout au long de l'histoire américaine et qui est, encore aujourd'hui, souvent exclue du rêve américain. Il est ainsi devenu un gage d'espoir pour plusieurs catégories de personnes: les jeunes, les minorités et les opprimés, mais également la classe moyenne, qui sera la plus touchée par la crise économique.

Ces éléments ne devraient cependant pas faire oublier qu'être progressiste aux États-Unis n'est pas du tout la même chose que de l'être au Québec. Ici, quiconque veut prendre le pouvoir peut certes proposer des changements en matière de santé et d'éducation, mais personne n'oserait clamer qu'il faut purement et simplement abolir la gratuité scolaire ou les soins de santé publics. Aux États-Unis, quelqu'un qui met de l'avant un programme d'assurance-santé financé en partie par le gouvernement fédéral est pratiquement un révolutionnaire: l'idée est en totale contradiction avec les valeurs de liberté, d'individualisme et de non-intervention de l'État présentes dans la Constitution américaine.

Au Québec, la présence même du privé dans le domaine de la santé est encore controversée. De la même façon, si Obama a été qualifié de socialiste par quelques républicains et a effrayé une bonne partie de l'électorat lorsqu'il a parlé de redistribution de la richesse à Joe le plombier, il serait considéré au mieux comme un centriste ici puisque la redistribution de la richesse est partie intégrante du système économique du Québec.

Certains partis suggèrent une redistribution différente ou conditionnelle de la richesse, mais aucun ne promet l'éradication de cette mesure: en fait, ils soutiennent tous l'importance de la péréquation au niveau fédéral. Il est donc étonnant d'entendre à la fois Françoise David et Jean Charest souhaiter que les Québécois s'inspirent de Barack Obama pour prendre leur décision le 8 décembre, et il l'est tout autant de voir Mario Dumont et Pauline Marois se réclamer du changement et de l'espoir incarnés par le nouveau président américain.

Cette récupération politique d'un événement aussi important que l'élection d'un Afro-Américain à la Maison-Blanche est en fait symptomatique du cynisme politique, non seulement au Québec, mais partout en Occident: la quête sans cesse frustrée d'un héros, d'un leader capable de sauver le monde.

Alors que John F. Kennedy est devenu un héros après son assassinat, Obama a le malheur de porter sur ses épaules ce rôle mythique avant même d'avoir commencé à gouverner. Les chefs québécois auront cependant fort à faire pour convaincre les électeurs que cette cape leur sied aussi bien qu'au nouveau président des États-Unis.

L'auteure est chercheuse associée à l'Observatoire sur les États-Unis de la chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM et professeure de science politique au collège André-Grasset.