Qui dépense en hâte se repent à loisir. Effrayés à l'idée de revivre une grande dépression du style de celle des années 30, les politiciens américains ont mis au point, pratiquement du jour au lendemain, un plan de sauvetage de 700 milliards de dollars pour ressusciter le secteur financier national en plein déclin. Mais, tout aussi ahurissant, la Chambre des représentants l'a rejeté - en tout cas pour l'instant. Peut-être le scepticisme des parlementaires était-il justifié?

Kenneth Rogoff LA PRESSE

L'idée géniale de ce projet est que l'ingéniosité du gouvernement va permettre de démêler le marché des prêts hypothécaires subprimes et ses billions de dollars, alors même que les propres experts de Wall Street ont totalement échoué. Pour couronner le tout, on nous a dit que le gouvernement est si malin qu'il pourrait bien gagner de l'argent dans toute cette histoire. Peut-être, mais n'oublions pas que beaucoup de grosses têtes du secteur de la finance pensaient la même chose jusqu'à une période très récente.

Le plan Paulson propose que le gouvernement devienne l'acheteur de dernier ressort pour les créances douteuses que le secteur privé n'a pas été capable d'évaluer. Qui, exactement, le Trésor envisage-t-il d'employer pour résoudre tout cela? Mais voyons, les mêmes employés des banques d'investissement aujourd'hui réduits au chômage, bien sûr!

Réfléchissons-y. Ces salariés des banques d'investissement ont perdu leurs postes pépères parce qu'ils ont été incapables de trouver une manière convaincante d'évaluer la dette hypothécaire en difficulté. Sans cela, leurs sociétés auraient été capables d'exploiter les billions de dollars aujourd'hui sur la touche, détenus par des fonds souverains, des groupes de capital investissement privés, des fonds spéculatifs et autres. Aujourd'hui, en travaillant pour le contribuable, ces mêmes banquiers vont subitement trouver la formule d'évaluation magique qui leur avait échappé jusqu'à présent.

De sérieux doutes

Pas étonnant que les universitaires de tout le spectre politique aient émis de sérieux doutes. Peut-on se permettre d'être aussi tatillon alors qu'il s'agit de reconnaître l'urgence à remettre d'aplomb le système financier? Est-ce que n'importe quel plan ne vaudra pas mieux que pas de plan du tout? Pour ma part, je n'en suis pas convaincu.

Les systèmes financiers efficaces sont supposés promouvoir la croissance de l'économie réelle, non imposer un énorme fardeau fiscal. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le secteur financier américain, en graissant les roues de l'économie réelle, a absorbé 30% des profits d'entreprise et 10% des salaires. Ainsi, contrairement à ce qui s'est produit dans les années 30, les États-Unis se retrouvent confrontés à un système financier américain hypertrophié. N'est-il pas possible qu'au lieu de provoquer une grande dépression, une réduction significative de la taille du secteur financier, particulièrement si elle est facilitée par une structure de régulation améliorée, améliore l'efficacité et la croissance?

Je ne suis pas en train de suggérer que le gouvernement reste les bras croisés. Il faut qu'il fournisse une forme étendue d'assurance des dépôts pendant cette époque de troubles, pour que les ruées vers les banques dans le style de celle de l'anglaise Northern Rock, l'an dernier, ne se reproduisent pas; c'est la grande leçon à tirer des années 30. Le gouvernement aura peut-être aussi besoin d'injecter des fonds plus directement dans le domaine hypothécaire pendant que le secteur privé se reconstitue.

Finalement, après bien d'autres péripéties et d'énormes dépenses, les États-Unis sortiront de leur épique crise financière. La proposition qui a été rejetée n'envisageait pas suffisamment de coupes dans les banques insolvables, mais elle ne sera certainement pas la dernière, quelle que soit la manière dont le Congrès décidera de continuer.

Copyright: Project Syndicate, 2008.

Ancien économiste en chef du FMI, l'auteur enseigne l'économie et les politiques publiques à l'Université Harvard.