Je voulais envoyer cette lettre à M. Sarkozy, qui est l'instigateur principal des campagnes militaires en Libye, mais je préfère l'envoyer à son complice, M. Harper, dont le gouvernement gère mes impôts.

Boucar Diouf<br><i>D'origine sénégalaise, l'auteur est conteur, biologiste et animateur.</i> CYBERPRESSE

M. Harper, je veux, en tant que Canadien d'origine africaine, vous dire à quel point l'utilisation que vous avez faite de mes impôts en Libye m'a fait du mal.

Loin de vouloir critiquer l'intervention occidentale et l'anéantissement du clan Kadhafi, je veux juste vous parler de vos responsabilités dans les dommages collatéraux de cette guerre.

Je vous accuse d'être en partie l'instigateur de cette partition du Mali et de la mainmise des islamistes et leurs amis touaregs sur les symboles les plus importants de mon histoire.

En Afrique, nous avons une sagesse ancestrale qui dit ceci: «Si quelqu'un abat un baobab qui s'écrase sur la case d'autrui, il doit agir comme contremaître pendant les opérations de reconstruction.» Alors lorsque vous verrez à la télévision des enfants affamés et déshydratés, qui dorment à même le sable du désert pour échapper aux exactions des islamistes, même si l'aide internationale n'est pas la tasse de thé de votre gouvernement, dites-vous au moins que vous leur devez des excuses.

La ville de Tombouctou, qui est aujourd'hui entre les mains des salafistes venus de votre guerre en Libye, a vu naître et mourir nos grands empires, dont on enseigne fièrement l'histoire aux écoliers africains.

Tombouctou cache dans ses murs les premières universités africaines et une mosquée de 700 ans, dont les minarets semblent dire à la jeunesse d'Afrique noire que notre passé n'était pas si vide et sauvage que nous le faisaient croire les colons européens qui nous enseignaient notre propre histoire.

Tombouctou, c'est aussi le symbole du mélange entre le nord et le sud du Sahara. C'est une mémoire vivante de siècles d'ouverture de l'Afrique au monde, via les routes transsahariennes.

Pour toutes ces raisons, M. Harper, voir la ville de Tombouctou contrôlée par ces terroristes venus de la Libye m'est insupportable et je vous tiens en partie responsable de ma peine.

En attaquant la Libye avec vos amis britanniques et français, vous avez abattu ce maléfique grand baobab qu'était le colonel Kadhafi. Vous saviez aussi que cet arbre, solidement enraciné dans son pétrole, avait des branches qui s'étendaient sur l'ensemble des territoires habités par les Touaregs.

Si vous ne le saviez pas, laissez-moi vous apprendre que le colonel Kadhafi avait réuni tous les chefs touaregs à Tombouctou en 2005, pour leur faire signer une charte de la Fédération du Grand Sahara. Son objectif, comme il le disait souvent, était de devenir le roi des rois africains.

Vous avez donc, M. Harper, exaucé de façon posthume ce grand rêve que caressait le colonel Kadhafi. Vous et vos alliés avez offert le Mali en pâture aux salafistes d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Et maintenant qu'ils sont bien installés dans nos villes historiques, il ne leur reste plus qu'à tendre la main aux autres tribus touaregs et déstabiliser le reste de la région, au grand bonheur du colonel, qui doit sourire machiavéliquement dans sa tombe.

Vous et vos alliés devriez savoir que si les terroristes salafistes jihadistes ont aujourd'hui choisi l'Afrique comme terrain de jeu, c'est qu'ils savent que certains de leurs ennemis occidentaux ignorent parfois qu'au Sud-Sahara, il y a des vies humaines qui méritent aussi d'être protégées. Alors ils auront tout l'espace et le temps d'aiguiser minutieusement ce couteau qui un jour vous fera aussi du mal. La France et tous ses alliés devraient être les premiers à protéger le Mali des éclats d'obus qui arrivent de la Libye.