J'ai été choqué et blessé par votre chronique qui cachait mal votre méconnaissance de l'analphabétisme.

Publié le 15 déc. 2011
Jacques Demers<br><i>Sénateur, l'auteur réplique à la chronique de Lysiane Gagnon intitulée « Indigence intellectuelle ».</i>

J'ai été choqué et blessé par votre chronique qui cachait mal votre méconnaissance de l'analphabétisme.

Mépriser et insulter, comme vous l'avez fait, 49% des Québécois qui ont des difficultés de lecture et d'écriture en les qualifiant d'indigents intellectuels à vie n'aide pas la cause de l'alphabétisation.

En donnant raison à toutes ces personnes qui restent prisonnières de leur analphabétisme parce qu'ils ont honte et craignent exactement ce type de jugement méprisant de la part de leurs proches, amis, collègues et de la société en général, vous anéantissez tout espoir.

Ce genre d'insultes est inutile et n'apporte absolument rien de positif pour sortir plus de gens de l'analphabétisme. Vous devriez plutôt chercher à comprendre ce qui les a amenés dans cette situation et proposer des solutions.

Contrairement à ce que vous laissez entendre, je ne me suis jamais vanté d'avoir connu du succès malgré mon analphabétisme. Au contraire, j'ai tellement souffert de ce handicap que je lutterai jusqu'à la fin de mes jours pour vaincre l'analphabétisme et ses causes.

Est-ce que mes succès professionnels me discréditent et me disqualifient comme pourfendeur de l'analphabétisme? Je ne crois pas. Quand je parle d'analphabétisme, moi, je sais de quoi je parle. Je sais comment on se sent. Je sais comment on en souffre et combien il est à la fois important et difficile de s'en sortir.

Je le dis chaque fois que j'en ai l'occasion: je ne suis pas un bon exemple à suivre. À une autre époque, c'était possible de passer entre les mailles du filet comme je l'ai fait. Mais plus maintenant. Cette époque est révolue. Et les jeunes le savent.

Le décrochage scolaire est le résultat de quelque chose qui n'a pas fonctionné.

Je ne suis pas un spécialiste, mais je sais qu'on ne choisit pas d'être analphabète. Il n'y a pas un seul jeune, d'hier ou d'aujourd'hui, qui a choisi de devenir analphabète ou décrocheur.

Les causes de l'analphabétisme et du décrochage sont nombreuses et varient d'une personne à l'autre. Mais dans presque tous les cas, comme pour moi, les premiers signes apparaissent bien avant le décrochage scolaire lui-même. Malheureusement, s'ils ne sont pas dépistés à temps, les probabilités de décrochage sont élevées.

Je n'hésiterai jamais à me servir de ma notoriété publique pour briser le tabou de l'analphabétisme. Il faut parler aux analphabètes et leur dire que oui, c'est possible de s'en sortir.

Ils ont besoin d'entendre qu'ils ne sont pas seuls. Qu'il n'y a pas de gêne ou de honte à avoir. Qu'ils ne sont pas moins intelligents que les lettrés. Qu'ils doivent foncer et faire face à leurs difficultés. Qu'ils sont capables et qu'ils en sortiront grandis et libérés de leurs angoisses.

Il n'est jamais trop tard.

À 67 ans, j'ai fait des progrès considérables au cours des dernières années dans ma capacité de lecture et d'écriture, tant en français qu'en anglais.

J'ai parfois encore besoin d'aide, comme pour écrire cette lettre. Se sortir de l'analphabétisme est un parcours qui peut être long et au cours duquel il ne faut pas hésiter à demander de l'aide.

Réplique de Lysiane Gagnon

Une triste réalité

Loin de mépriser ou d'insulter qui que ce soit, je n'ai fait qu'exposer une triste réalité. Si l'analphabétisme n'est pas une indigence intellectuelle, qu'est-ce donc? Un enrichissement personnel? Quant au cas particulier de M. Demers, je n'ai jamais dit qu'il s'était «vanté» d'être analphabète. Je lui ai surtout reproché d'avoir si longtemps attendu avant d'apprendre à lire. Une fois devenu riche, il avait les moyens financiers d'embaucher un professeur qui serait venu à son domicile en toute discrétion. Peut-être, comme il dit, qu'on ne choisit pas d'être analphabète, mais on peut sûrement choisir de sortir de cette condition dès qu'on en a la possibilité matérielle.