Le 10 novembre, le gouvernement Harper a décerné le statut d'espèce préoccupante à l'ours polaire, en laissant entendre que c'est la chasse et non les changements climatiques  qui constitue la plus grande menace pour cet animal emblématique. Cette décision saluée par plusieurs a été prise pour de mauvaises raisons et  pourrait avoir d'importantes répercussions dans les communautés autochtones.

Publié le 17 nov. 2011
Jacques Prescott<br><br><i>L'auteur est biologiste, spécialiste de la biodiversité et du développement durable et professeur associé à la chaire en éco-conseil de l'Université du Québec à Chicoutimi.</i>

Dans l'arctique, l'ours blanc n'a aucun ennemi à part l'être humain qui le chasse depuis des millénaires. Les Inuits et les Amérindiens en apprécient la chair et la fourrure. Au Canada, on dénombre près de 15 500 ours blancs. Environ 600 ours blancs sont tués annuellement à des fins de subsistance par les autochtones. Une quinzaine d'ours sont également victimes de chasseurs de trophée guidés par des Inuits.

Des spécialistes estiment que cette chasse pourrait compromettre la survie de certaines populations d'ours blancs parce que les quotas alloués ne tiennent pas compte des impacts négatifs des changements climatiques. Compte tenu de son importance culturelle et des revenus qu'elle engendre pour certaines  communautés locales (chaque ours blanc abattu comme trophée rapporterait près de 30 000 dollars), la chasse de l'ours blanc demeure un sujet controversé.

Les dangers les plus graves proviennent de beaucoup plus loin. L'ours blanc trône au sommet de la pyramide écologique et concentre dans sa chair et dans ses organes les métaux lourds et les organochlorés qui contaminent son milieu naturel. Ces substances toxiques  transportées par le vent depuis les zones industrielles se déposent dans l'écosystème arctique et s'accumulent dans la chaîne alimentaire jusqu'à affecter la santé de l'ours. À cette pollution insidieuse s'ajoutent les risques bien réels d'une pollution par les hydrocarbures reliés à la croissance rapide de l'exploitation des gisements de pétrole et du trafic maritime dans l'arctique.

Mais ce sont les changements climatiques qui suscitent le plus d'inquiétude pour la survie du prédateur. Ces dernières années, on a constaté dans l'habitat de l'ours blanc que les glaces fondent plus tôt et se reforment plus tard, ce qui réduit la période propice à la reproduction et à la capture des phoques, restreint l'accès des ours à leur nourriture privilégiée et augmente les risques de mortalité notamment chez les plus jeunes sujets. Une étude a conclu en 2007 que les deux tiers des ours blancs du monde seraient susceptibles de disparaître d'ici le milieu du siècle si les tendances actuelles d'émissions de gaz à effet de serre se maintiennent.

L'ours blanc n'est pas pour autant condamné. Des réductions significatives des émissions de GES pourraient refroidir la planète de manière efficace, reconstruire la banquise et donner un nouveau souffle aux populations d'ours blancs.

Ironiquement, le gouvernement du Canada, qui gère près de 65% de la population mondiale d'ours blancs, hésite toujours à s'engager dans un programme sérieux de lutte contre les changements climatiques.

En désignant la chasse comme cause principale du déclin des populations d'ours blancs, le gouvernement Harper se trompe de cible et met en péril le mode de vie ancestral des autochtones de l'Arctique. Quand aura-t-il la décence de reconnaître les réels problèmes causés par les changements climatiques et d'aborder avec courage le plus grand défi environnemental de ce siècle?