Dans une société normale, le 5 novembre serait une fête nationale. Il y a 30 ans, après plus d'un siècle d'injustice, un premier ministre francophone a accompli ce qui paraissait impossible. Pierre Elliott Trudeau a convaincu la majorité anglophone du pays de rompre le dernier lien colonial important avec la Grande-Bretagne et de mettre en place une Charte des droits et libertés qui garantit pour toujours l'égalité linguistique et le droit à l'instruction en français.

Publié le 4 nov. 2011
Ron Graham

Journaliste torontois, l'auteur a écrit The Last Act: Pierre Trudeau, the Gang of Eight, and the Fight for Canada, publié cette année chez Allen Lane Canada.

Mais le Québec n'est pas une société normale. C'est un endroit où un premier ministre qui n'a pas saisi la chance d'offrir au Québec un droit de veto sur tous les amendements constitutionnels à venir est considéré comme un héros nationaliste. Où la réalisation du rêve de tous les patriotes franco-canadiens, de Louis-Hippolyte La Fontaine à Wilfrid Laurier, d'Henri Bourassa à Jean Lesage, a été transformée en une journée d'infamie, à une nuit des longs couteaux.

Les mythes ont occulté les faits. Le fait que René Lévesque a cavalièrement trahi ses alliés stratégiques du «groupe des huit» avant de les accuser de l'avoir trahi. Le fait que le gouvernement du Canada a cédé plus de pouvoirs aux provinces qu'il ne leur en a demandés, et que le Québec en a concédés moins que les autres provinces. Le fait que, par la loi et la convention, le Québec fait pleinement partie de la constitution canadienne même si son gouvernement n'a pas signé l'accord des premiers ministres.

Affaibli par la défaite au référendum sur la souveraineté-association de mai 1980, René Lévesque a été forcé de participer à des négociations que, comme indépendantiste, il était résolu à voir échouer. Même si le Parti québécois a obtenu une deuxième majorité en avril 1981, Lévesque a tout misé sur une alliance précaire avec sept autres premiers ministres (par laquelle il acceptait «l'égalité constitutionnelle des provinces») dans le seul but de bloquer les réformes de Trudeau. Et quand l'alliance a été rompue, Lévesque a préféré partir dans un accès de colère plutôt que de se battre pour l'obtention d'un meilleur accord.

Le Québec n'a pas été exclu des négociations finales. Lévesque était présent quand l'accord a été passé. Qui sait quelles concessions il aurait pu obtenir s'il avait démontré alors le désir de signer quelque chose? Évidemment, il n'aurait pas pu obtenir de statut spécial pour le Québec, mais il aurait peut-être obtenu une nouvelle ronde de négociations sur le partage des pouvoirs ou l'amélioration de la Charte.

L'Ouest canadien a obtenu le contrôle des ressources naturelles. Les provinces les plus pauvres ont obtenu les paiements de péréquation. On a accordé à toutes les provinces un droit de veto sur les aspects fondamentaux de la Constitution. Pendant que le gouvernement du Québec suppliait Londres de garder le Canada comme colonie constitutionnelle, Ottawa a volontairement négocié des amendements qui réaffirment la souveraineté du Québec dans le domaine de l'éducation.

Le but incontesté des réformes de Trudeau était d'assurer la survie du français et de la culture française en Amérique du Nord. «C'est l'essence de mon existence», a-t-il affirmé. Acculé par les premiers ministres provinciaux vers la fin, il était même prêt à accepter une clause dérogatoire sur les libertés fondamentales pourvu que la dualité linguistique du Canada en soit exemptée.

Un jour, les Canadiens qui ont pour langue maternelle le mandarin ou l'espagnol seront plus nombreux que ceux dont c'est le français. Un jour, des centaines de milliers de Québécois francophones pourraient devoir déménager en Ontario ou en Alberta pour trouver du travail, comme c'est tristement arrivé par le passé. Ce n'est qu'alors que les Québécois prendront pleinement conscience de leur victoire du 5 novembre 1981. Et c'est ce qui serait normal, bien plus que l'indépendance.