Le 3 octobre, la Coalition pour l'histoire publiait une étude sur l'enseignement et la recherche en histoire au Québec, dénonçant le peu de place qu'occupent les grands personnages et les grands événements politiques qui ont marqué notre vie collective.

Publié le 12 oct. 2011
Frédéric Bastien
L'auteur est professeur d'histoire au collège Dawson.

Le courant qui domine aujourd'hui est celui de l'histoire sociale, qui s'intéresse à des sujets dont le cadre de référence n'est pas la nation, que ce soit les pauvres ou les marginaux, l'immigrant, etc.

Ce constat a suscité de la réprobation au sein de la communauté historienne. L'une des critiques entendues consiste à dire que la catégorisation employée par les auteurs de l'étude, histoire sociale versus histoire nationale, ne tient pas la route. En fait, ces catégories seraient perméables et les historiens du social font aussi de l'histoire politique. Cet argument, je l'ai entendu il y a quelque temps déjà par un collègue travaillant sur l'histoire des égouts. Lui aussi, disait-il, faisait de l'histoire politique. Pourquoi? Parce ce que la question des égouts à travers les âges touchait les normes de santé publique, suscitait des conflits politiques et par conséquent s'inscrivait aussi dans le cadre de l'histoire politique.

Peut-être. Mais convenons tout de même qu'il s'agit d'un thème très pointu et qu'il ne permet en rien aux Québécois de comprendre leur histoire comme groupe, ce qui n'est pas le cas si on écrit une biographie de Pierre Trudeau, Adélard Godbout ou René Lévesque. L'étude de ces personnages permet de mieux comprendre le Québec dans son ensemble. Qu'il soit fédéraliste ou souverainiste, l'historien qui se livre à un tel travail inscrit son travail dans un cadre national.

Malheureusement, cette approche est devenue très rare chez les historiens universitaires. Ce n'est pas un hasard si aucun d'entre eux n'écrit de biographie politique, lesquelles sont désormais rédigées surtout par des journalistes. Même s'ils ont fait dans l'ensemble un bon travail, ces derniers n'ont pas de subvention de recherche, manquent souvent de temps pour mener à bien leur projet d'écriture et n'ont pas une formation de chercheur en histoire.

Quand un historien décide tout de même de faire de la nation le sujet de son travail, il est pratiquement certain de ne pas obtenir de subvention. C'est ainsi qu'un historien de l'université Bishop's, l'un des deux seuls qui travaillent sur les rébellions de 1837-1838, a vu ses demandes de subvention systématiquement rejetées année après année pour la rédaction d'un livre sur le sujet.

Pendant ce temps-là nos organismes subventionnaires donnent 128 000$ de fonds publics à un groupe de trois historiens de l'université de Sherbrooke et Montréal pour qu'ils étudient «la construction de la masculinité à travers l'observation des normes et déviances masculines dans les collèges classiques au Québec» entre 1800 et 1960.

Malgré l'étroitesse de tels sujets, les tenants de l'histoire sociale se targuent d'écrire une histoire qui n'est pas celle des élites, souvent des hommes blancs, et affirment donner la parole aux ouvriers, aux minorités, aux femmes ou aux couches populaires.

Le problème est justement que le peuple ne veut pas de cette histoire. Selon les chiffres de l'historien Jack Granatstein, la vente de livres d'histoire écrits par les universitaires tourne autour de 100 à 200 au Québec, contrairement par exemple aux milliers de copies vendues par les biographies politiques. Ajoutons que les monographies universitaires ne seraient presque jamais publiées sans les subventions à la publication qui leur sont octroyées.

L'histoire fait partie de la culture et n'a d'autre utilité que de rendre les citoyens meilleurs parce qu'ils connaissent leur passé. Elle doit donc être diffusée au sein du plus grand nombre, exactement le contraire de ce que fait l'histoire académique. Franchement, les Québécois méritent plus pour leur argent.